Des sourds, comme des poissons dans l'eau, dans une agence de «com'»

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La société de communication Sabooj basée à Paris emploie de jeunes créatifs sourds
La société de communication Sabooj basée à Paris emploie de jeunes créatifs sourds — Jean-Sebastien Evrard AFP

Ils sont graphistes, webdesigners, maquettistes dans une boîte de «com'». Une agence comme les autres... sauf que ses créatifs sont sourds. Surdité et communication n'est-ce pas antinomique ? «Non, ce sont des communicants nés !», dit la fondatrice de Sabooj.

Ici, à deux pas de la République, à Paris, pas de brouhaha dans l'open space, aucun téléphone fixe sur les bureaux des graphistes, mais de larges écrans plats d'ordinateur pour concevoir, dessiner, rédiger, éditer, mais aussi communiquer par Skype, avec traduction textuelle instantanée, ou courriel avec les clients.

Personnes sourdes ou non ont aussi près d'eux une petite «ardoise magique» pour écrire en cas d'incompréhension.

Sabooj est la première agence de communication agréée «Entreprise Adaptée».

Un prestataire adapté, c'est une entreprise qui recrute au minimum 80% de travailleurs handicapés aux postes de production. L'insertion professionnelle sera au coeur de la Semaine européenne de l'emploi des personnes handicapées du 16 au 22 novembre.

Créée en 2009 par une passionnée, Marie-Hélène Delaux, après 22 ans dans la banque, cette agence globale (stratégie en communication, identité visuelle, multimédia...) emploie quatorze salariés, dont dix en situation de handicap et a enregistré 520.000 euros de chiffre d'affaires en 2014.

A l'agence, beaucoup de créatifs sourds utilisent entre eux la langue des signes (LSF), d'autres sont «oralistes» et pratiquent la lecture labiale pour communiquer avec les «entendants». Toute l'équipe est en permanence connectée sur Skype.

«Un sourd oraliste comme moi ne réclame pas un gros aménagement de poste. Pour lui parler, il faut seulement se placer en face de lui, articuler sans exagérer et parler doucement... sans postillonner !», explique à l'AFP par écrit Margot Carrër, graphiste sourde profonde de 31 ans.

«Mais, attention, lire sur les lèvres toute la journée, c'est exténuant. Skype ou les emails ça nous repose».

«Si on est nombreux dans une réunion, Marie-Hélène fait venir un interprète LSF», poursuit la jeune femme, arrivée chez Sabooj en 2010 après des stages dans le design et cinq ans d'études supérieures artistiques pendant lesquelles, reconnaît-elle, «il faut avoir le sens de la débrouille et une volonté de fer».

-'Le handicap, un atout'-

Dans un secteur ultra concurrentiel, Sabooj compte plus de 150 clients dont des mastodontes comme EDF, France Télévisions, Crédit Agricole, L'Oréal, Lagardère ou encore Vinci. Et sa présidente-fondatrice ne compte pas s'arrêter là.

«Notre projet, à 5 ans, c'est de grandir, de recruter 30 personnes, avec le soutien d'un nouvel actionnaire, Impact Partenaires. Mais aussi, dès maintenant, de parfaire la formation de nos créatifs et de les encourager à partir dans de plus grosses agences, en milieu +ordinaire+», souligne cette entrepreneure engagée.

«Nous apprenons tous à +signer+ un minimum», poursuit Marie-Hélène Delaux, dont l'assistante de direction, Sonia Derory, 1,23 m d'énergie, progresse très vite: «J'apprends cinq signes par jour».

Surdité et communication, cela peut sembler antinomique. «Mais, justement, les sourds sont des communicants nés !», rétorque Mme Delaux.

«Le langage parlé n'est qu'une option pour s'exprimer. Eux doivent, et savent, faire passer un message en se posant d'abord la question de ce que les autres vont comprendre. C'est l'essence même de notre métier. Leur handicap, ici, c'est un atout».

«Nos salariés sont des pros et nous répondons aux mêmes exigences de prestation, de coût, de qualité et de délai que les autres agences».

Pourtant, «tous partent à 19h00 et ne travaillent pas le week-end. Il faut s'organiser», sourit-elle.

Autre paradoxe apparent, «un sourd a besoin d'un environnement sans trop de bruit ni d'agitation. Le bruit nous perturbe», confie Edouard Aujay de La Dure, graphiste malentendant de 45 ans, auparavant infographiste et webmaster dans une société informatique.

Faire de la sous-traitance avec le secteur adapté permet de s'acquitter partiellement de l'obligation d'employer 6% de personnes handicapées, pour les entreprises de plus de 20 salariés. «Un attrait de plus pour nos clients», relève Mme Delaux.