«Les compagnies du Golfe ne sont pas responsables de tous les maux d'Air France»

INTERVIEW Claude Abraham, auteur d'un rapport intitulé « Les compagnies européennes sont-elles mortelles? », revient sur le conflit en cours à Air France…

Propos recueillis par Céline Boff

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Les pilotes d'Air France lors d'une conférence de presse du syndicat SNPL à Roissy le 22 septembre 2014
Les pilotes d'Air France lors d'une conférence de presse du syndicat SNPL à Roissy le 22 septembre 2014 — Dominique Faget AFP

Une nouvelle grève et un nouveau plan social en discussion… Les années se suivent et se ressemblent pour Air France. Jusqu’à quand ? 20 Minutes a posé la question à Claude Abraham, expert du secteur aéronautique. Cet ancien directeur général de l’Aviation civile avait publié en 2013 un rapport intitulé « Les compagnies européennes sont-elles mortelles ? ».

Air France prévoit de réduire son offre long-courrier de 10 %. Est-ce la solution à privilégier alors que le trafic aérien se développe ?

Fermer des lignes lourdement déficitaires n’est pas une décision anormale. Il ne sert à rien de faire voler des avions, fussent-ils pleins, si le prix payé par les passagers ne permet pas de couvrir les frais engagés.

Pour les pilotes, ce sont les droits de trafic accordés aux compagnies du Golfe qui nuisent à la bonne santé d’Air France. Comment sont attribués ces droits ?

Ils sont négociés d’Etat à Etat, directement par les gouvernements. Et ils sont réciproques. Autrement dit, quand les compagnies du Golfe obtiennent le droit de travailler en France, Air France obtient elle aussi le droit de travailler dans les pays du Golfe.

La France accorde-t-elle trop de droits de trafic aux compagnies du Golfe ?

Certains pensent que l’Etat français accorde des droits de trafic aux pays du Golfe parce que ces derniers lui achètent des Airbus. Mais si les Airbus sont français, ils sont également anglais, espagnols et allemands… Et la France n’est pas plus généreuse que les autres pays d’Europe en termes de droits de trafic. Ensuite, les compagnies du Golfe ne sont pas responsables de tous les maux d’Air France. Par exemple, elles ne la concurrencent pas sur les Amériques, l’Afrique de l’Ouest, ni même sur les vols intra-européens. Sur les autres marchés, il appartient à Air France de travailler sur ses prix et sur ses services, sans oublier qu’elle bénéficie encore d’une image de marque assez extraordinaire. Si la bataille est difficile, elle n’est pas perdue.

Mais est-il pertinent d’accorder des droits à des compagnies subventionnées par leurs Etats, ce qui est interdit en Europe ?

Le seul avantage que les compagnies du Golfe ont, c’est qu’elles sont établies dans des aéroports pratiquant des taxes très faibles. Mais il n’y a pas de discrimination : ces aéroports proposent le même niveau de taxe à toutes les compagnies qui les desservent. Pour le reste, des compagnies américaines et européennes ont demandé à leurs gouvernements d’enquêter sur l’existence de subventions d’Etat, mais pour l’instant, rien n’a été découvert. Il semble que les compagnies du Golfe soient seulement bien gérées… Et bien situées.

Air France devrait-elle ouvrir son capital à une compagnie du Golfe, comme le suggère le patron de Ryanair ?

Ce n’est pas la question : si la rentabilité d’Air France ne s’améliore pas, je ne suis pas certain que des compagnies vont se précipiter pour entrer dans son capital…

Pourquoi l’Etat actionnaire n’intervient-il pas dans ce dossier ?

Je suis certain qu’en coulisses, il pousse les partenaires à se remettre à la table des négociations. Il pourrait aller jusqu’à nommer un médiateur, mais que voulez-vous qu’il fasse d’autre ? Avec 17,6 % du capital, il est un actionnaire très minoritaire. Bien sûr, l’Etat peut modérer ce qui est de son ressort, par exemple limiter le niveau des cotisations et de certaines taxes, comme la taxe Chirac. Mais ces possibles évolutions ne doivent servir d’alibi à la direction d’Air France ou aux partenaires sociaux. Cette compagnie doit évoluer pour s’adapter aux marchés. Au-delà des low cost et des compagnies des pays émergents, elle est aussi concurrencée par Lufthansa ou British Airways, qui sont des compagnies comparables.

Air France peut-elle disparaître ?

Si sa stratégie n’est pas la bonne ou si les évolutions ne s’effectuent pas suffisamment rapidement, cette possibilité n’est pas exclue. Il existe des précédents, avec la disparition des Américaines TWA et Eastern Air Lines ou de la Suisse Swissair.

Mais finalement, une France sans Air France, serait-ce si grave ?

En termes d’emploi, ce serait catastrophique – la compagnie emploie tout de même 64.000 personnes. Ce ne serait pas non plus sans conséquence pour les Aéroports de Paris. Sans compter qu’Air France participe à l’image extérieure de la France. Elle est un ambassadeur exceptionnel pour notre pays.