Pour Patrick Drahi «le marché américain est un véritable eldorado»

INTERVIEW L'analyste Jean-Michel Huet réagit à l'acquisition par Altice du 4e opérateur des télécoms aux Etats-Unis…

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Le président du groupe Altice Patrick Drahi (g) et Dexter Goei (d), son directeur général, le 7 avril 2014 à Paris
Le président du groupe Altice Patrick Drahi (g) et Dexter Goei (d), son directeur général, le 7 avril 2014 à Paris — Fred Dufour AFP

Rien n’arrête Patrick Drahi. Le magnat des télécoms (SFR-Numericable) et des médias (l’Express, Libération…) s’offre un gros coup aux Etats-Unis : il a confirmé ce jeudi matin que sa société Altice allait racheter Cablevision, quatrième câblo-opérateur américain, pour 17,7 milliards de dollars (15 milliards d’euros). Un gros coup, toutefois coûteux pour celui qui finance ses rachats par la dette. Après avoir racheté le septième câblo-opérateur américain en mai dernier, pour un peu plus de 9 milliards de dollars, la troisième fortune de France va emprunter plus de 14 milliards aux banques pour financer ce nouveau tour de force. Pari risqué ou placement stratégique ? Jean-Michel Huet, spécialiste des télécoms dans le cabinet de conseil Bearingpoint a répondu aux questions de 20 Minutes.

Qui est Patrick Drahi, 3e fortune de France et magnat des médias ?

Quel peut être l’objectif de Patrick Drahi ?

Celle d’un rééquilibrage entre les deux côtés de l’Atlantique. Il a désormais une activité européenne très importante (SFR racheté pour 13,4 milliards d’euros et Portugal Telecom pour 7,4 milliards notamment), et renforce sa position aux Etats-Unis. Il passe de 9e acteur des télécoms à 4e câblo-opérateur. Il atteint ainsi une taille critique très intéressante pour ce marché. En couvrant beaucoup d’Etats américains (20), il pourra plus facilement négocier avec les fournisseurs de contenu par exemple dans le domaine sportif. Plus on est gros, plus on a de marge de manœuvre pour négocier.

Patrick Drahi propose aux actionnaires 34 dollars par action Cablevision, soit plus de 6 dollars qu’à la clôture du titre mercredi soir à Wall Street. Est-ce que c’est cher payé ?

En effet, dépenser 15 milliards d’euros pour un bénéfice annuel de 300 millions d’euros, ce n’est pas donné ! Mais cela comprend la dette de Cablevision. Par ailleurs, en juin dernier, Patrick Drahi avait fait une offre de rachat de Time Warner Cable, mais s’est fait doubler par le milliardaire américain propriétaire de Charter Communications qui a fait une offre à 55 milliards de dollars. C’est toujours un risque, mais Patrick Drahi investit en tout cas dans un marché en pleine croissance et il est appuyé par les banques.

Est-ce un pari risqué ?

Pas vraiment, le marché américain, avec une croissance de 3,7 % se porte mieux que le marché français. Et le marché des télécoms est un véritable eldorado : on compte seulement quatre acteurs pour tous les Américains, alors qu’en Europe, les 28 pays comptent chacun quatre acteurs. D’autre part, les dépenses liées aux télécoms et aux médias sont très corrélées au niveau de vie, plus élevé aux Etats-Unis qu’en Europe. Enfin, le marché du câble est encore très intéressant aux Etats-Unis. Cette nouvelle société pourrait ainsi proposer du triple play : télévision, téléphonie fixe, internet. Voire peut-être du quadruple play en ajoutant le mobile, à condition qu’il ne soit pas freiné pour des raisons de régulation de la concurrence.

Mais ce nouveau rachat est encore financé par la dette. A force Patrick Drahi ne met-il pas en péril Altice ?

Dans cette logique de rachat par la dette, il a intérêt à diversifier son portefeuille en cas de ralentissement de l’économie dans une zone. Mais le vrai danger, c’est de concentrer tous ses efforts pour générer plus de cash pour pouvoir rembourser. Si vous avez trop besoin d’argent et que vous cassez les coûts, vous arrêtez d’investir, le réseau risque de se dégrader et donc les clients mécontents de partir. La vraie difficulté de Patrick Drahi, c’est de trouver l’équilibre pour pouvoir rembourser sans faire fuir les clients. Sinon il va gagner sur deux ans, mais y perdre sur cinq ans. Sa chance, c’est qu’aujourd’hui en France, avec la guerre des prix depuis l’arrivée de Free, les opérateurs n’investissent pas autant qu’il y a des années. Mais on a pu observer par exemple au Kenya ou au Mexique qu’à force de se baisser les prix, les opérateurs n’avaient plus les moyens d’investir dans la 4G. Avec un danger pour l’emploi et pour la qualité des réseaux. Sur le mobile, secteur très innovant, on ne peut pas se permettre de ne pas investir.