Crise du porc: L’Allemagne et l’Espagne accusées de jouer un tour de cochon à la France

AGROALIMENTAIRE La crise du prix du porc qui a éclaté, lundi, entre éleveurs et industriels est due, selon eux, à la concurrence déloyale des pays étrangers…

Vincent Vantighem

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Un calendier avec les prix du porc est affiché au mur de l'exploitation de Jean-Michel Juhel, à Pledeliac, dans l'ouest de la France, le 20 juillet 2015
Un calendier avec les prix du porc est affiché au mur de l'exploitation de Jean-Michel Juhel, à Pledeliac, dans l'ouest de la France, le 20 juillet 2015 — Fred Tanneau AFP

A peine perturbé par les grognements de ses 140 truies installées à Quintenic (Côtes-d’Armor), Emmanuel Rault résume la situation d’une phrase. « Depuis janvier, je vends le kilo de porc 1,23 euro en moyenne alors qu’il me coûte 1,38 euro à produire, se désole l’éleveur. Nous avons besoin de solutions non pas pour vivre, mais pour survivre ! »

Eclairage : Comment le prix du porc est-il fixé ?

Quand on lui demande d’expliquer les raisons de cette nouvelle crise, l’éleveur ne pointe du doigt ni les industriels ni la grande distribution mais regarde au-delà des frontières. « Regardez dans quelles conditions les porcs sont élevés en Allemagne, je comprends qu’ils soient moins chers… La cause de nos ennuis est connue depuis longtemps. »

L’Allemagne produit trois fois plus de porcs que la France

Depuis 2008 pour être plus précis. « A cette époque, nous avons commencé à assister à une montée en puissance de la production allemande et espagnole et une baisse de la nôtre, confirme à 20 Minutes Paul Auffray, président de la Fédération nationale porcine (FNP). La France est devenue un marché secondaire dépendant des autres. »

Un coup d’œil sur les chiffres suffit à s’en rendre compte. En moyenne, l’Allemagne produit 60 millions de porcs par an, l’Espagne une cinquantaine, quand la France atteint timidement la barre des 23 millions.

Eclairage : Comment l’embargo russe désorganise l’agriculture

Le coût du travail étant moins cher de l’autre côté du Rhin ou des Pyrénées, les éleveurs français assurent faire face à « une concurrence déloyale ». D’autant plus que l’embargo sur la Russie empêche les acteurs du marché -d’où qu’ils viennent- d’écouler désormais une partie de leur marchandise au pays des babouchkas.

Le prix du kilo de porc français est le plus cher d’Europe

Pour soutenir les éleveurs en difficulté, le gouvernement a incité, depuis janvier, la profession à tendre vers le prix d’1,40 euros le kilo. Résultat, ce sont les industriels qui grognent. Lundi, la Cooperl, numéro un du porc en France, a tout simplement boycotté la cotation au marché du porc breton de Plérin (Côtes-d’Armor) estimant que ce prix d’1,40 euros était trop élevé et qu’il faisait courir des risques pour l’emploi dans les abattoirs.

Un prix trop élevé ? Par rapport aux autres pays, c’est une certitude. La semaine dernière, le prix du kilo français s’est en effet établi à 1,404 euro contre 1,38 en Allemagne, 1,319 en Belgique et même 1,256 en Espagne, selon les statistiques du Marché du porc breton, référent en la matière. « L’Allemagne embauche des travailleurs étrangers à bas coût qui bossent dans de très mauvaises conditions », tacle Paul Auffray qui parle carrément de « pratiques mafieuses ».

Source : Marché du porc breton

10 % des éleveurs français menacés

Etrangement, la résolution de la crise pourrait venir des distributeurs habituellement accusés d’être la cause de tous les maux des éleveurs. Les groupes Leclerc, Intermarché et Casino ont, en effet, annoncé leur intention de continuer à acheter le porc à 1,40 euro le kilo pour soutenir la production française.

Eclairage : Les distributeurs veulent soutenir les éleveurs de porc

« Nous avons un vrai coup à jouer car nos produits sont de très bonne qualité, poursuit Paul Auffray. Et les Français consomment tout de même 32 kilos de porc par an et par habitant...» Reste à savoir combien d’éleveurs survivront à cette nouvelle crise. Selon Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture, 10 % des 10.000 éleveurs pourraient, à moyen terme, mettre la clé sous la porte. « Je suis installé depuis un an à peine. Et sur les neuf derniers mois, j’ai perdu 30.000 euros, se désole Emmanuel Rault. Le pire dans cette histoire, c’est que j’aime profondément mon métier… »