En Saône-et-Loire, la solution EDF fissure l'unité des Areva

REPORTAGE Sur le site Areva de Saint-Marcel, l'idée de devenir une filiale d'EDF divise les salariés, un mois après l'annonce du gouvernement...

Céline Boff

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Dans l'usine Areva de Chalon/Saint-Marcel qui fournit les équipements lourds aux centrales nucléaires
Dans l'usine Areva de Chalon/Saint-Marcel qui fournit les équipements lourds aux centrales nucléaires — Areva

De notre envoyée spéciale en Saône-et-Loire

La décision du gouvernement est tombée il y a tout juste un mois et, sur le site Areva de Saint-Marcel (Saône-et-Loire), elle a fait voler en éclat l’unité entre les salariés. Pour sauver leur groupe de la faillite, l’Etat veut qu’EDF reprenne sa division réacteurs. C’est exactement l’activité des équipes, ici.

Dans leur gigantesque usine de 39.000 m2 nichée en bord de Saône, elles produisent 24 heures sur 24, sept jours sur sept, depuis 30 ans déjà, les cuves, les générateurs de vapeur et les pressuriseurs destinés à équiper les réacteurs de la planète. Leurs pièces font déjà tourner le quart du parc nucléaire mondial et, de l’ouvrier à l’ingénieur en passant par le technicien, on ne tarit pas d’éloges sur ce savoir-faire local.

Certains prétendent même qu’avec ces équipements made in Bourgogne, la centrale de Fukushima aurait su résister au tsunami du 11 mars 2011. Il y a de la fierté, bien sûr, et pourtant… Passer sous la bannière EDF, certains en rêvent depuis longtemps. Depuis le gel des salaires précisément, décrété il y a deux ans.

Désormais, tout est revu à la baisse. L’intéressement, les bonus, les déplacements, les perspectives. « Areva mal », comme le disent les salariés. L’avenir s’est encore assombri en mars lorsque le groupe a annoncé un nouveau plan d’économies. Cette fois, le gel des embauches ne suffira pas. 4.000 postes devraient disparaître en France. Le choc. Surtout ici, en Saône-et-Loire, où Areva emploie 2.300 salariés dans trois sites et où tout le monde est encore hanté par la fermeture de Kodak.

« Derrière Areva et EDF, il y aura toujours l’Etat »

Certains voient donc d’un bon œil le rapprochement avec EDF : « Pendant dix ans, on a raté plein de contrats à l’étranger parce que les patrons d’Areva et d’EDF se faisaient la guerre. Là, on passerait à une nouvelle étape. Et on garderait nos emplois », estime un soudeur. Bruno, animateur sécurité, soutient également le projet. Des bas, il en a connu, lui qui a commencé sa carrière il y a 40 ans chez Creusot Loire, devenue Framatome, puis Areva.

Et il se souvient de tout : « Nos différends avec EDF sont mis en avant mais, sans eux, notre site aurait fermé il y a dix ans, quand nous n’avions plus de commande. Pour nous maintenir à flot, ils nous ont fait fabriquer des pièces de rechange qu’ils ont stockées… Il ne faut pas l’oublier. » Bien sûr, ce rapprochement ne l’enchante pas, mais « nous avons 7 milliards d’euros de pertes… Et puis, ce qui me tranquillise, c’est que derrière Areva et EDF, il y aura toujours l’Etat ».

Mathieu, 34 ans, soudeur depuis 12 ans, n’est pas aussi optimiste : « Devenir une filiale, ça veut dire que nos bénéfices seront absorbés par la maison mère, mais que nos déficits resteront chez nous… » « Certains salariés pensent qu’ils porteront la casquette bleue d’EDF et qu’ils obtiendront leurs avantages, ce n’est pas le cas ! Nous serons seulement une filiale », réagit François Maître, délégué CGT.

« Et quand on voit comment EDF traite ses filiales, ça fout la trouille… », renchérit Patrick Buchot, de la CFDT, qui insiste : « Ce n’est pas EDF qui vient frapper à notre porte, c’est l’Etat qui lui impose notre rachat. Le gouvernement choisit cette solution pour régler le problème financier, mais aucune stratégie industrielle n’est définie ».

Le fantôme de Kodak

« EDF n’est même pas un industriel ! », abonde Alexandre Cretiaux, délégué CFDT. « Il n’est déjà pas emballé par notre rachat, mais il va vraiment déchanter quand il découvrira comment nous travaillons ici, à Saint-Marcel. Avec les contrôles incessants de l’Autorité de sûreté nucléaire, la production est parfois bloquée pendant trois mois ! Combien de temps supportera-t-il cela ? Qui peut certifier qu’il ne se débarrassera pas de notre usine après 2017, quand les commandes en cours seront terminées ? ».

Le risque d’une vente à la découpe inquiète également les élus locaux. Ici, la plupart sont socialistes, alors, officiellement, ils soutiennent le projet gouvernemental. Mais ils espèrent bien obtenir des garanties en termes d’emplois. Les électeurs ne leur pardonneraient pas un nouveau Kodak… Et le FN est à l’affût.

Pour l’heure, chacun ronge son frein. Les directions d’Areva et d’EDF devaient présenter ce vendredi les modalités de leur rapprochement. Le délai ne sera pas tenu. Les discussions, très difficiles notamment du point de vue juridique, ne devraient pas aboutir avant plusieurs semaines.