«La baisse du taux de chômage est liée au découragement des demandeurs d'emploi»

INTERVIEW L'économiste Eric Heyer revient sur la baisse du taux de chômage annoncée ce jeudi par l'Insee...

Propos recueillis par Céline Boff

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L'inscription en ligne à Pôle emploi sera possible en septembre 2015
L'inscription en ligne à Pôle emploi sera possible en septembre 2015 — Philippe Huguen AFP

Le taux de chômage baisse ! D’après l’Insee, il est redescendu à 10 % de la population active au premier trimestre, contre 10,1 % au dernier trimestre 2014. Pourtant, d’après Pôle emploi, le nombre de chômeurs ne cesse de progresser depuis janvier… Comment expliquer cette contradiction ? 20 Minutes a posé la question à Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques.

Pourquoi l’Insee et Pôle emploi présentent-ils des chiffres si différents ?

Parce qu’ils n’ont pas la même définition du chômeur. Pour Pôle emploi comme pour l’Insee, qui utilise la norme du Bureau international du travail (BIT), une personne est qualifiée de demandeur d’emploi si elle n’a pas travaillé au cours du mois de référence et si elle est immédiatement disponible. Mais le BIT ajoute un critère supplémentaire : il faut que cette personne ait effectué une recherche active d’emploi. Autrement dit, un chômeur qui se contente d’attendre les offres proposées par Pôle emploi ne sera pas considéré comme un demandeur d’emploi par l’Insee, mais il sera placé dans le « halo du chômage », et nous voyons que cette catégorie explose.

La baisse annoncée est donc fictive…

Elle est réelle mais c’est une mauvaise baisse, puisqu’elle n’est pas liée à une reprise d’emploi, mais au fait qu’un certain nombre de chômeurs ne recherchent pas activement un emploi, parce qu’ils se sentent plus ou moins découragés. Si la définition internationale peut être critiquée -et elle est critiquable-, l’avantage est que tous les pays l’utilisent, ce qui nous permet d’effectuer des comparatifs. Ce n’est pas le cas avec les chiffres de Pôle emploi, puisque les agences pour l’emploi anglaise ou américaine par exemple ont chacune des catégories avec des critères différents.

Ceci dit, sur un an, le taux de chômage au sens du BIT augmente de 0,1 point. Est-il plus pertinent de comparer le taux de chômage avec celui du trimestre précédent ou d’observer son évolution sur une année ?

Les deux indicateurs sont intéressants. Mais pour parler d’une inversion de la courbe du chômage, une baisse sur un trimestre ne suffit pas : il faut d’une part que cette dynamique s’inscrive dans le temps et d’autre part analyser les raisons de cette baisse. En l’occurrence, la diminution du taux de chômage étant liée au découragement des demandeurs d’emploi, je pense que le gouvernement serait bien inspiré de ne pas crier victoire.

L’OCDE s’attend à une baisse du chômage à partir de la fin de l’année… Et vous ?

Nous aussi. Nous sommes même un peu plus optimistes, puisque nous tablons sur une croissance un peu supérieure, de +1,4 % cette année et de +2,1 % l’an prochain. Si ce rebond a bien lieu et que les politiques mises en œuvre se poursuivent -Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), Pacte de responsabilité et contrats aidés- le chômage baissera à partir de la fin de l’année ou au tout début de 2016. Et nous prévoyons que le taux de chômage redescende à 9,5 % fin 2016.

L’OCDE redoute que la hausse des salaires puisse retarder cette baisse… Partagez-vous cette crainte ?

Effectivement. Le chômage de masse est concentré sur les personnes peu qualifiées, donc sur les faibles rémunérations, et le CICE s’applique sur les salaires allant jusqu’à 2,5 fois le Smic. Or, nous sommes quasiment en situation de plein emploi pour les rémunérations supérieures à 1,5 fois le Smic. Nous pouvons donc effectivement redouter qu’une partie du gain tiré du CICE soit affectée à la hausse des salaires, ce qui limiterait la baisse du chômage.