Produits laitiers: «Nous ne sommes plus sur un marché franco-français»

INTERVIEW Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières, détaille les conséquences de la fin des quotas laitiers, qui débute ce mercredi...

Propos recueillis par Céline Boff

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Un rayon de produits laitiers dans un hypermarché, le 30 mars 2013
Un rayon de produits laitiers dans un hypermarché, le 30 mars 2013 — Jean-Michel Andre AFP

C’est terminé. A partir de ce mercredi, Bruxelles met fin aux quotas laitiers dans l’Union européenne, c’est-à-dire qu’elle ne limite plus le nombre de litres de lait produits dans chaque pays. Quelles vont être les conséquences de cette décision? 20 Minutes a posé la question à Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL).

Pourquoi l’Europe a-t-elle décidé de mettre fin aux quotas laitiers?

Les quotas avaient été mis en place en 1983, initialement pour une durée de cinq ans, afin de gérer les excédents de lait de l’époque. Puis ils ont été reconduits. Mais la fin des quotas, qui survient ce 1er avril, n’est pas une surprise: elle a été décidée il y a dix ans maintenant, par conviction libérale.

A quelle hausse de production vous attendez-vous en France et en Europe?

D’après la Commission européenne, les volumes devraient progresser de 2% dans l’UE, mais de manière disparate selon les Etats. L’Irlande, par exemple, annonce une hausse de sa production de 20 à 50%... En France, l’ambition est d’accroître les volumes de 2%, ce qui est à la fois plausible et raisonnable, puisque la consommation mondiale progresse de 2,5% par an.

Le consommateur peut-il espérer une baisse du prix du lait et des produits laitiers?

La fin des quotas ne jouera pas sur les prix. Bruxelles a abandonné en 2006 l’encadrement des prix du lait et depuis, ces derniers sont devenus très volatils. Par exemple, l’an dernier, le cours des produits laitiers a chuté de 30% suite à l’embargo russe.

Les négociations entre les groupes laitiers et les distributeurs ne vont-elles pas évoluer?

Les distributeurs français, contrairement à leurs homologues allemands par exemple, n’acceptent pas les hausses de prix du lait. Avec la fin des quotas et la mondialisation, de nouveaux marchés à l’export s’ouvrent aux producteurs français.

Autrement dit, les Français vont consommer de moins en moins de produits laitiers made in France…

Nous ne sommes déjà plus sur un marché franco-français, mais européen. Notamment sur des produits tels que le lait de consommation ou l’emmental, qui traversent facilement les frontières. Casino s’approvisionne désormais en Irlande pour ses produits laitiers premiers prix et pour une partie de sa marque distributeur. Quant à la France, elle exporte 40% du lait qu’elle produit, principalement en Europe. Mais l’Asie et l’Afrique sont de plus en plus demandeurs de produits laitiers à haute valeur ajoutée et sécurisés. La France doit se positionner sur cette demande.

Avec la fin des quotas, nous entrons dans la logique du toujours plus… Quel regard portez-vous sur la ferme des 1.000 vaches?

Je la regarde comme la volonté de vingt fermes de se regrouper pour développer leur production, pour investir et améliorer leurs conditions de travail. Ce modèle ne change rien à la qualité du lait produit et une ferme de 1.000 ne nuit pas davantage à l’environnement que 20 fermes de 50 vaches. Ceci dit, cette exploitation reste exceptionnelle: la majorité des fermes françaises comptent 50 à 60 vaches. Nous sommes donc très loin d’un modèle qui s’industrialise. Et puis, dans les coopératives, nous ne sommes pas dans une logique de développement des volumes à tout va. Nous voulons accroître notre production de manière maîtrisée pour que nos volumes puissent être absorbés par le marché mondial.

Vous dites que la fin des quotas est «une formidable opportunité». N’est-ce pas plutôt un formidable risque?

C’est une formidable chance de se développer à l’export. De toute façon, refuser cette opportunité ne nous empêchera pas d’en subir les contraintes. Bien sûr, la volatilité des prix est un risque. C’est pour cela que nous demandons à Bruxelles de conserver un outil d’intervention. Au moment de l’embargo russe, quand les producteurs européens se sont retrouvés avec 250.000 tonnes de fromages initialement destinés à la Russie sur les bras, la Commission européenne aurait dû procéder à des retraits pour ne pas laisser le marché s’effondrer. Nous voulons également que les pouvoirs publics européens créent et financent un système d’assurance garantissant les marges des producteurs, comme cela existe aux Etats-Unis.

Mais cela coûte très cher…

Nous demandons qu’à partir de 2020, et avant si possible, une partie du budget de la Politique agricole commune (PAC) soit fléchée vers le système d’assurance contre le risque du marché, sachant qu’il existe déjà des systèmes d’assurance contre les risques climatique et sanitaire.