L’argent reste-t-il tabou en France?

FINANCE Alors que la France s'interroge sur une éducation budgétaire dès le primaire, retour sur le rapport ambigu des Français à l'argent...

Oihana Gabriel

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Marseille le 12 mars 2012 - Illustration sur l'euro
Marseille le 12 mars 2012 - Illustration sur l'euro — P.MAGNIEN / 20 MINUTES

«Et toi, tu gagnes combien?» Selon un sondage YouGov*, commandé par 20 Minutes, ce genre de questions s’invite facilement dans nos discussions: 72% des personnes interrogées estiment qu’il est facile de parler d’argent avec son entourage. Et pour seulement 1%, c’est impossible. «On parle davantage d’argent dans les pays protestants que catholiques. Mais cette différence est en train de s’estomper, avance Patrick Avrane, psychanalyste et auteur de Petite Psychanalyse de l’argent (Puf). L’argent est beaucoup moins tabou en France qu’on ne le pense.» L’émancipation des femmes, qui n’avaient pas le droit d’ouvrir un compte en banque jusqu’à 1965 et étaient exclues de toute discussion sur l’argent, a libéré cette parole.

La France doit-elle donner une éducation financière à ses élèves?

Jeanne Lazarus, sociologue, bat également en brèche ce cliché sur les Français incapables de parler d’argent. «On parle énormément du salaire des grands patrons, des ministres, des joueurs de foot dans les médias comme dans la vie, souligne l’auteur de L’Epreuve de l’argent: Banques banquiers clients (Calmann-Lévy, 2012). La transformation date d’une trentaine d’années. A partir du moment où l’Etat providence disparaît, l’idée qu’on est tous égaux s’estompe. Chacun veut savoir combien il possède pour découvrir où il se place dans la société. Avant, cette position tenait au diplôme. Mais notamment depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, le message change: l’important, c’est la réussite économique.»

«Le patrimoine reste beaucoup plus secret que le revenu»

Un rapport décomplexé au fil des générations, comme le souligne ce sondage. Les jeunes sont plus décomplexés: seulement 10% des 18-25 ans ne trouvent pas facile de parler d’argent contre 28,6% des plus de 55 ans. «Les questions ne sont pas les même: quand on a plus de 55 ans, il est question de patrimoine et d’héritage», analyse Jeanne Lazarus, sociologue. Or, le patrimoine reste beaucoup plus secret que le revenu. Première explication: «Les inégalités de patrimoine sont bien plus importantes», avance la sociologue. La méritocratie pèserait donc toujours dans cette discrétion. «Le salaire, c’est un échange rémunération contre travail, c’est relativement neutre, ajoute Patrick Avrane. Le patrimoine a à voir avec l'être. Il est logique que ça reste plus caché, car on se met à nu quand on en parle. Et c’est souvent plus problématique. Les conflits au moment des héritages, c’est un grand classique! Car ce n’est pas seulement les biens que l’on se dispute, mais les relations affectives avec le défunt.»

Plus facile de parler d’argent dans le cercle familial

En revanche, le sondage dévoile qu’il est plus compliqué de parler finances avec des personnes extérieures au cercle familial: 24% de sondés ont plus de mal à en parler avec leurs amis et 30% avec leurs collègues. «Mais on ne parle pas de la même chose, nuance Patrick Avrane. Quand on en discute avec son conjoint, il s’agit d’argent pratique, neutralisé. Quand on en discute avec des personnes extérieures au clan familial, il devient un marqueur social.»

Autre enseignement du sondage: la gestion des finances ne diffère pas selon les moyens. En effet, l’argent a déjà été une source de conflit pour 45% de sondés CSP + et pour 44,9% des inactifs. «Le rapport de chacun à la monnaie est indépendant de la quantité d’argent qu’il possède, analyse Patrick Avrane. Il y a des riches radins et dépensiers et des pauvres radins et dépensiers. Les Harpagon, les Picsou, ne peuvent dépenser un centime, car ils ont besoin d’argent pour avoir confiance en eux. Une personne dépensière a besoin au contraire d’utiliser son argent pour accumuler des choses, pour recevoir de l’amour.» Et le psychanalyste insiste sur l’héritage familial. «La gestion familiale de l’argent est primordiale. On s’inscrit soit dans les pas de ses parents soit en contradiction mais toujours en rapport à.»

*Sondage réalisé sur 1.020 personnes en ligne entre le 20 et le 23 mars selon la méthode des quotas.