Un eden du Pacifique inondé de touristes chinois

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Des touristes chinois apprécient l'eau turquoise de "Milky Way", célèbre lagon des Palaos dans les îles de Micronésie, le 6 mars 2015
Des touristes chinois apprécient l'eau turquoise de "Milky Way", célèbre lagon des Palaos dans les îles de Micronésie, le 6 mars 2015 — Sebastien Blanc AFP

Sanglés dans leur gilet de sauvetage et hurlant de joie, des touristes chinois se jettent depuis leur hors-bord dans l'eau turquoise de «Milky Way», célèbre lagon des Palaos: dans ces îles paradisiaques de Micronésie, ce sont désormais eux les rois du pétrole.

Appelé Palau en anglais, ce pays, dont l'entière population tiendrait dans un demi-stade de football, voit arriver un afflux brutal et inédit de visiteurs de Chine populaire. Qui bouleversent les équilibres et font grincer les dents --rougies par les chiques de bétel-- des habitants de l'archipel.Les statistiques montrent une forte progression de la proportion de Chinois continentaux parmi les touristes arrivant aux Palaos: de 16% en janvier 2014, ils sont passés à 62% en février 2015.

Femmes en combinaison intégrale pour se protéger du soleil, hommes en short et débardeur, ils prennent d'assaut les buffets en bord de plage et envoient des «selfies» à leurs amis demeurés dans la grisaille des villes chinoises.

Ayant prospéré dans l'informatique, Du Chuang s'est offert le voyage en famille dans le joyau océanique.

Tout sourire, l'homme de 46 ans fait défiler sur son smartphone la vidéo qu'il vient de réaliser depuis un hélicoptère survolant les «70 îles», patrimoine mondial de l'Unesco. Un plaisir pour quatre personnes tarifé 1.400 dollars.

M. Du est emblématique de ces Chinois qui partent plus loin en vacances: il s'est d'abord rendu dans l'île tropicale chinoise de Hainan. L'année d'après, en Thaïlande. Puis aux Maldives. Aujourd'hui, aux Palaos.

«Les coraux ici sont bien plus beaux qu'à Sanya», dit-il, en référence à la grande station balnéaire de Hainan, aux hôtels gratte-ciel. Aux Palaos, «c'est petit et splendide».

Même constat de Jia Yixin, Shanghaïenne trentenaire qui, en surfant sur Internet, a sauté sur une offre de six jours aux Palaos pour 1.000 euros. «Cet endroit ressemble au paradis», juge-t-elle. «Tandis qu'à Shanghai, l'air est pollué».

Pourtant, aux Palaos, tout le monde ne se frotte pas les mains face à la manne chinoise. Des professionnels dénoncent un système en «vase clos» --hôtels, restaurants, tours-opérateurs et guides tous chinois-- qui rapatrient les bénéfices chez eux en excluant les entreprises locales.

Rencontrées à Koror, principale ville de l'archipel, Anna Li et sa fille ont ainsi quitté le nord-est de la Chine pour travailler ici comme serveuses, avec un salaire mensuel de 450 dollars.

Les Palaos ont une capacité hôtelière limitée: 1.600 chambres. Or, certains établissements dédiés à la clientèle chinoise affichent complets sur des mois, compliquant le logement des autres visiteurs.

Au «Sea Passion Hotel», propriété d'un Taïwanais, 74 des 75 chambres sont occupées par des Chinois. Les clients ont acheté un «package» incluant vol aller-retour et hébergement.

 

- Déchets en mer -

 

Peu sensibilisés à l'écologie, les Chinois sont aussi critiqués pour être bruyants et irrespectueux de l'environnement.

«Ils brisent les coraux, jettent leurs déchets en mer», s'irrite Norman, un chauffeur de taxi. Des reproches entendus chez de nombreux Palaois.

Un tour-opérateur chinois, bizarrement nommé «Yellow skin tour» («Excursions peau jaune»), a affiché dans un prospectus des photos de touristes brandissant fièrement une tortue prélevée sur un récif corallien...

Officiellement, les autorités affirment que les nouveaux touristes chinois sont les bienvenus. Mais plusieurs responsables rencontrés par l'AFP s'inquiètent d'un surnombre dans l'archipel enchanteur.

La République des Palaos a accueilli 140.784 visiteurs en 2014, en hausse de 34% par rapport à 2013. En février 2015, le nombre de Chinois du continent a bondi de 516% sur un an.

«Nous sommes un très petit pays. Nous disposons de ressources limitées. Alors, ce brusque afflux est pour nous une grande inconnue», admet Nanae Singeo, directrice de la «Palau visitors authority».

Jusqu'à récemment, 60 à 70% des arrivants étaient des adeptes de la plongée sous-marine, Japonais en tête. Les Chinois sont davantage attirés par la plage et le farniente. Cela soulève des interrogations.

«En tant que pays, notre cible marketing a toujours été une clientèle supérieure, à haute valeur ajoutée. Nous n'avons jamais promu le tourisme de masse», explique Mme Singeo.

Surtout que les retombées économiques sont décevantes: «Logiquement, nous devrions enregistrer des recettes en hausse d'au moins 30%, mais ce n'est pas le cas».

Résultat, le gouvernement tente de faire machine arrière. Il a notifié à des compagnies aériennes opérant depuis Hong Kong et Macao de restreindre leurs vols charters, à partir du 15 avril, a rapporté le journal «Tia Belau» («Voici les Palaos»).

Il serait «irresponsable» de continuer à ce rythme, a commenté le président, Tommy Remengesau, en ajoutant: «Voulons-nous contrôler la croissance ou bien que la croissance prenne notre contrôle?»

 

- Navire mystère -

 

Le défi écologique des Palaos s'illustre au «Jellyfish lake», site unique au monde où l'on se baigne au milieu de méduses orangées inoffensives, qui évoluent majestueusement en captant les rayons du soleil.

Pour admirer cette féerie aquatique, il est recommandé de se laisser flotter immobile, à la surface. Mais, souvent, les Chinois ne savent pas nager. Agrippés à des bouées, ils ont tendance à battre frénétiquement les flots de leurs palmes. On leur reproche de tuer de nombreuses méduses.

En 45 minutes au Jellyfish lake, l'AFP a assisté à un défilé de touristes chinois, un groupe de Pékin succédant à un autre de Nanning, lui-même précédant un groupe de Taïwan...

Une épineuse affaire en cours accentue la défiance des Palaois: mi-novembre, ils ont eu la surprise de voir un gigantesque navire-hôtel, d'environ 250 chambres, jeter l'ancre non loin de Koror.

Ce bateau fluvial, le Xian Ni, transportait naguère des touristes sur le Yangtsé. Selon la rumeur, ses propriétaires comptaient le reconvertir en hôtel-casino aux Palaos, une hypothèse qui hérisse la quasi-totalité de la population.

Peu après l'arrivée du bâtiment, son équipage s'est volatilisé. Les mystérieux investisseurs derrière ce coup de poker offshore sont insaisissables.

L'hôtel flottant rouillé, abandonné et sans éclairage pour signaler sa présence, défigure depuis quatre mois le paysage d'atolls coralliens.

Ni l'intervention du président, ni les poursuites lancées par le procureur général des Palaos, n'ont permis de faire repartir le navire.