Loi Macron: «Si on veut faciliter le commerce, il faut augmenter le pouvoir d’achat»

INTERVIEW Benjamin Coriat, membre des économistes atterrés, s'oppose à la série de mesures que les députés vont voter ce mardi...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Portrait de Benjamin Coriat, économiste et professeur de Sciences économiques à Paris 13
Portrait de Benjamin Coriat, économiste et professeur de Sciences économiques à Paris 13 — 20 Minutes

Après l'examen de 3.034 amendements et quelques reculades, les députés s'apprêtent à voter la loi Macron ce mardi. L'occasion pour 20 Minutes d'opposer deux visions sur ce texte. Professeur de sciences économiques à Paris-13 et membre des Economistes atterrés, Benjamin Coriat critique les mesures du ministre de l'Economie.

>>Retrouvez l'interview de Laurent Bigorgne, en faveur de la loi Macron, par ici

Est-ce que cette loi peut relancer la croissance?

Incontestablement, on imagine que lutter contre les monopoles peut être favorable à la relance. Mais ce qui est prévu n’a pas la dimension suffisante pour assurer un bond de la croissance. Les vraies rentes dans la distribution, dans les banques, ne sont pas attaquées. Du coup, les effets seront mineurs.

Et peut-elle créer des emplois?

Les études sont très indécises, sauf lorsqu’il s’agit de zones très touristiques. Pour ces dernières, on peut imaginer qu’il y aura des touristes russes ou chinois. Mais c’est marginal. En revanche, l’ouverture des commerces le dimanche ne sera pas efficace. Des tests à Marseille, d'ailleurs abandonnés, montrent que les commerces ouverts le dimanche n’ont pas déplacé les consommateurs. Si on veut faciliter le commerce, il faut augmenter le pouvoir d’achat. D'après la loi, on va commencer par solliciter l’accord des salariés et par les payer davantage. Mais l’expérience montre à Londres qu’une fois que c’est rentré dans les mœurs, il n’y a plus de compensation. Les bénéfices économiques ne justifient pas un tel recul sur le plan social.

Certains des amendements ajoutés ont-ils amélioré la loi?

Sur le permis de conduire, c’est plutôt pas mal. Le système n’est pas efficace, il est très cher et très long. Il y a certaines mesures positives dans ce texte! Ce qui me préoccupe, c’est tout ce qui tourne autour de l’entreprise. On parle de favoriser l’actionnariat salarial, mais en réalité, au lieu d’augmenter les salaires, on va distribuer des actions, bloquées, qui feront du cash pour les entreprises. Les salariés sont les dindons de la farce. On a besoin de «définanciariser» l’entreprise, et on fait l’inverse…

Quelle est pour vous la réforme la plus importante?

Ce qui va rester, c’est le travail du dimanche. Mais, plus inquiétant, le droit du travail va être affaibli. Par exemple, on ne prend pas en compte la globalité de l’entreprise pour juger de l’état d’un établissement en cas de faillite.

«C’est sans doute la loi la plus à gauche du quinquennat», assurait Richard Ferrand, député socialiste et rapporteur de la loi…

C’est une provocation. Ce texte n'est qu'une resucée du rapport Attali fait pour Sarkozy, avec pour rapporteur... Emmanuel Macron. Il ferait mieux d’assumer cette politique social-libérale, qui accroît avant tout la flexibilité du travail.

Quelle autre piste cette loi aurait-elle dû aborder «pour la croissance et l'activité»?

Une véritable loi pour relancer la croissance aurait dû soutenir le développement de l’économie verte: la gestion des eaux usées, la rénovation thermique des bâtiments, les énergies renouvelables. On pouvait agir à la fois sur l’offre et sur la demande. Si on avait augmenté la taxe sur les dividendes pour prélever 3 ou 4 milliards d’euros, on aurait pu relancer le logement social et faire de l’isolation thermique. On aurait recruté des personnes dans le BTP et on aurait rendu de l’argent aux consommateurs qui dépensent beaucoup dans le logement et dans l’énergie.

>> Retrouvez notre interview de Philippe Légé, auteur du nouveau manifeste des Economistes atterrés