Vente de Rafale: «L'Egypte a besoin de protéger ses frontières»

INTERVIEW Professeur d'économie internationale à Sciences-Po Paris, Laurence Daziano décrypte les enjeux de cette transaction historique...

Propos recueillis par Jérémie Pham-Lê

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L'Egypte est sur le point de devenir le premier pays étranger à acquérir des avions de combat Rafale.
L'Egypte est sur le point de devenir le premier pays étranger à acquérir des avions de combat Rafale. — LILIAN AUFFRET/SIPA

Il n'y a désormais plus l'ombre d'un doute. Pour la première fois, la France est parvenue à vendre des avions de combat Rafale, produits par Dassault, à un pays étranger. L'Elysée a confirmé jeudi soir l'achat par l'Egypte de 24 appareils. Selon Le Monde, le montant de la transaction s'élève à plus de cinq milliards d'euros. C'est le ministre de la Défense en personne, Jean-Yves Le Drian, qui ira signer le contrat lundi au Caire. Maître de conférences en économie internationale à Sciences-Po Paris et auteure de plusieurs tribunes sur le Rafale, Laurence Daziano explique à 20 Minutes les dessous de la vente.

En quoi la signature de ce contrat est-elle une bonne nouvelle pour la France?

C'est une excellente nouvelle pour la France puisqu’on reconnaît enfin son savoir-faire. C’en est une aussi pour Dassault, qui attendait depuis quinze ans de commercialiser son avion. Le Rafale est un très bon appareil qui a fait ses preuves. Il est opérationnel et a déjà été utilisé par la France sur les théâtres d'opérations extérieures, notamment en Afghanistan, en Libye, au Mali. C’est aussi une bonne nouvelle pour le budget de la France. L’armée aurait probablement dû s’engager à racheter les avions non vendus pour maintenir la ligne de production.

Comment expliquer que ce soit l'Egypte qui devienne le premier acquéreur étranger?

L'Egypte a besoin d'un avion opérationnel pour protéger ses frontières et frapper au-delà si besoin. La situation au Moyen-Orient est instable. A l'Ouest, il y a la Libye qui sombre dans le chaos. A l'Est, l'Egypte est régulièrement attaquée à sa frontière par des groupes islamistes implantés au Sinaï, comme Daech. Israël n'a d’ailleurs pas fait d'obstacles à l'acquisition de ces avions. La stabilité dans la région et la lutte contre le terrorisme sont essentiels.

Pourquoi les négociations ont-elles abouti aussi rapidement?

L'Egypte a besoin d'un avion sophistiqué, doté de hautes qualités technologiques et fiable. Les concurrents comme l'Eurofighter sont peut-être moins chers, mais ne sont pas aussi évolués. Je pense que si les négociations sont allées aussi vite, c'est aussi parce que les relations diplomatiques entre la France et l'Egypte sont bonnes et que cet investissement n'a pas été financé uniquement par l'Egypte, mais aussi par les pays arabes voisins, soucieux de voir la sécurité de la région renforcée.

Ce contrat va-t-il permettre à la France de débloquer les négociations avec d'éventuels autres pays intéressés?

Sur le plan de l'image, cette vente ne peut être que bénéfique en tout cas. La France montre que c'est un avion qui se vend et qui est reconnu. Après, avec l'Inde par exemple, les négociations achoppent sur la question du transfert technologique. Les Indiens veulent qu'une partie de la production se fasse sur son propre sol. Je ne pense pas que ce point ait posé problème avec l'Egypte.

Diriez-vous que le Rafale a été un échec financier?

Je dirais plutôt que c'était une question de timing. Le Rafale ne peut se vendre qu'à des pays en guerre ou sur le point de l'être. Or, depuis la chute du mur de Berlin, le monde a connu une période de stabilité. Aujourd'hui, le Moyen-Orient est instable, d'où cette vente. Il faut savoir que tous les pays qui ont préféré acheter un appareil moins coûteux que le Rafale n'avaient pas besoin de se protéger. Que ce soit la Suède ou le Brésil, ils voulaient un avion plus pour le prestige que pour aller au combat.