Décision historique de la BCE sur le rachat d'actifs: «Ce n'est pas la bonne solution»

INTERVIEW L'économiste Nathalie Janson doute du programme inédit lancé par la Banque centrale européenne...

Propos recueillis par Céline Boff

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Mario Draghi, président de la BCE, à Francfort le 6 février 2014
Mario Draghi, président de la BCE, à Francfort le 6 février 2014 — Daniel Roland AFP

Elle l’a donc fait. Pour la première fois de son histoire, la Banque centrale européenne (BCE) a lancé ce jeudi un vaste programme de rachat d’actifs et notamment de dettes publiques. Et elle s’est montrée très agressive, puisqu’elle mettra 60 milliards d'euros chaque mois sur la table et ce, jusqu'en septembre 2016. 20 Minutes fait le point avec Nathalie Janson, enseignant-chercheur à Neoma Business School.

La BCE vient de présenter son programme et la valeur de l’euro a déjà baissé. Cette tendance va-t-elle durer?

Oui, puisque la BCE lance ce programme de rachat de dettes souveraines alors que les Etats-Unis ont décidé de l’arrêter. Certains économistes tablent même sur 1 euro à 1,10 dollar d’ici à fin décembre, contre 1,15 dollar ce jeudi. C’est une bonne nouvelle pour les entreprises françaises qui exportent et c’est peu préjudiciable pour les ménages et pour les professionnels puisque le pétrole, qui doit être importé, s’achète peu cher actuellement.

En revanche, la bourse se montre plus mitigée, le CAC 40 a fortement chuté un peu avant 15h, avant de remonter. Pourquoi?

La BCE se montre plus généreuse que prévu: elle va dépenser 60 milliards d’euros chaque mois alors que seuls 50 étaient anticipés et pendant une durée plus longue qu’attendu. Mais ce qui a inquiété les marchés, c’est la répartition du risque: il pèsera à 80% sur les banques nationales et à 20% seulement sur la BCE. Les investisseurs s’attendaient sans doute à une plus forte mutualisation du risque. Reste que ce programme est tout de même du pain béni pour les investisseurs et la bourse va repartir à la hausse.

En tout cas, ces milliards ne visent pas à aider les pays de la zone euro les plus en difficulté…

Effectivement, et c’est peut-être aussi ce qui a déçu les marchés. La BCE a décidé de racheter les dettes des Etats selon la composition de son capital. Autrement dit, elle donnera beaucoup aux pays les plus importants, à commencer par l’Allemagne (18% de sa dette sera rachetée) et la France (15% de sa dette), mais peu à la Grèce (seulement 2% de sa dette).  

60 milliards par mois, est-ce suffisant?

Plus que suffisant! Nombre d’experts sont dubitatifs sur la capacité de ce programme à relancer l’économie réelle, c’est-à-dire à pousser les ménages à consommer et les entreprises à investir. Il pourrait même être contre-productif dans certains cas, comme en Espagne. Alors que le gouvernement espagnol a mené de vraies réformes de fond, l’arrivée de cet argent frais pourrait recréer des bulles spéculatives. Et en France, il n’est pas certain que les banques accordent davantage de prêts aux entreprises et aux particuliers.

Justement, pensez-vous que ce programme va relancer la consommation en France?

C’est ce qu’espère la BCE. Mais le problème, c’est que l’on ne peut pas faire boire quelqu’un qui n’a pas soif… Autrement dit, si les entreprises et les ménages continuent à douter de l’avenir, ils ne contracteront pas de prêts. Pour qu’ils retrouvent la confiance, il faut de la stabilité fiscale et économique. Les demandeurs d’emploi ne doivent pas douter de la remise en cause de leurs droits, les salariés doivent croire en la viabilité de leur entreprise, etc. Sinon, ils préféreront épargner.

Du coup, jugez-vous ce programme de la BCE approprié?

Non. Je comprends pourquoi la BCE le lance, mais l’urgence d’après moi est de mener les réformes de fond qui s’imposent dans plusieurs pays européens. Notamment en France, où il faut absolument simplifier le droit du travail et remettre à plat la fiscalité.