Inégalités: «On veut demander un sommet international sur la fiscalité»

INTERVIEW Selon Manon Aubry, de l'ONG Oxfam, en 2014, 80 personnes détenaient autant de richesses que la moitié la plus pauvre du monde...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Le Forum économique mondial de Davos s'ouvre mercredi en Suisse.
Le Forum économique mondial de Davos s'ouvre mercredi en Suisse. — Michel Euler/AP/SIPA

Des chiffres vertigineux. En 2016, le patrimoine cumulé de 1% de la population mondiale dépassera celui des 99% restants, affirme Oxfam dans un rapport publié ce lundi. Alors que le Forum économique de Davos, coprésidé par Winnie Byanyima, directrice d'Oxfam, s’ouvre ce mercredi, Manon Aubry, porte-parole de cette ONG de mobilisation citoyenne contre la pauvreté, a répondu aux questions de 20 Minutes.

Pourquoi les inégalités s’accroissent-elles?

Plusieurs phénomènes entrent en jeu. Un tiers des personnes les plus riches héritent de leur patrimoine. Pour elles, il suffit de naître. Cette inégalité s’accroît au fur et à mesure que ces personnes investissent dans la finance ou l’assurance. Troisième paramètre: ils profitent de la faiblesse de la fiscalité nationale et peuvent rapatrier leurs capitaux dans des paradis fiscaux. Il y a un manque de coopération entre les Etats qui permet aux milliardaires de payer moins d’impôts qu’ils devraient.

En quoi le lobbying dénoncé par votre rapport influe-t-il sur les inégalités?

Les règles fiscales sont insuffisantes et elles sont fortement influencées par des lobbys. Les grandes entreprises investissent pour que leurs intérêts financiers soient protégés et que les règles fiscales leur soient favorables. En 2013, les entreprises des secteurs financier et pharmaceutique ont dépensé 550 millions de dollars pour faire pression sur les responsables de l'élaboration des politiques à Washington et à Bruxelles. Mais il y a aussi un énorme manque de transparence sur ces lobbys. Oxfam demande un registre des lobbys à plusieurs échelles, d’abord pour l’Europe et au niveau mondial.

Est-ce que la crise a profité aux riches?

Au moment où les Etats renflouent les banques, on voit les profits de celles-ci augmenter. La crise n’a pas profité directement aux millionnaires. Mais l’écart continue à s’accroître entre les plus riches et les plus pauvres. Ils sont une poignée, mais ils détiennent de plus en plus. Aujourd’hui, 80 personnes possèdent la moitié des richesses du monde, ils étaient 388 en 2010.

Quels sont les pays les plus concernés par cette explosion des inégalités?

Les inégalités s’accroissent entre les pays, y compris en Europe, mais aussi au sein des pays riches. Les politiques d’austérité, qui ont réduit les services publics, en Espagne et en Grèce ont fait exploser les inégalités.

Est-ce que le succès du livre de Thomas Piketty, ou encore les réformes fiscales pronées par Barack Obama, prouvent que les dirigeants du monde et la population y sont plus sensibles?

Je pense que le contexte n’a jamais été aussi favorable. Des scandales d’évasion fiscale ont explosé, notamment Luxleaks. Depuis la crise, beaucoup de pays manquent d’argent. Les débats sur le financement du développement au niveau international se concentrent sur les taxes. On n’est pas qu’au niveau du constat. A l’échelle européenne, Pierre Moscovici a mis sur la table un projet de réforme importante. En gros, aujourd’hui une entreprise qui a une activité en France peut payer ses impôts au Luxembourg. Si cette réforme passait, on ferait en sorte que les entreprises soient taxées à la hauteur de leurs profits dans le pays où ils ont été réalisés. Une mobilisation citoyenne existe. Ça bouge!

Quel message voulez-vous porter à Davos?

Deux choses: prenez conscience de l’ampleur des inégalités et ce n’est pas une fatalité. La justice fiscale joue à deux niveaux. Taxer les plus riches est un levier de réductions des inégalités. Et cela donnera aux Etats les moyens d’investir dans des services publics de qualité qui permettront de réduire les inégalités. On veut demander un sommet international sur la fiscalité.