Emploi: «Un cadre français change d’employeur tous les 25 ans, c'est trop peu»

INTERVIEW Antoine Morgaut, directeur Europe de Robert Walters explique à «20minutes» pourquoi les cadres français sont si peu mobiles sur le marché de l'emploi...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Illustration d'un entretien d'embauche à Chennevieres sur Marne le 26 mars 2013 sur un salon de recrutement.
Illustration d'un entretien d'embauche à Chennevieres sur Marne le 26 mars 2013 sur un salon de recrutement. — A. GELEBART / 20 MINUTES/SIPA

Changer d’entreprise en 2014 a été un bon calcul financier pour les cadres. Selon l’étude de rémunération 2015 du cabinet de recrutement Robert Walters dévoilée ce mardi, l’évolution salariale des cadres était de 10% pour ceux qui ont changé d’employeur en 2014, contre 0% pour ceux qui sont restés en poste dans la même entreprise. Malgré cela, les cadres français demeurent très peu mobiles. Antoine Morgaut, directeur Europe et Amérique Latine de Robert Walters, en analyse les raisons.

Combien de cadres ont changé d’employeur en 2014?

Selon les chiffres de l’Apec (association pour l'emploi des cadres), seulement 165.000 l’ont fait. Soit 4% d’entre eux. Et en observant les tendances de ces dernières années, on peut dire qu’un cadre change d’employeur tous les 25 ans. C’est trop peu. C’est d’ailleurs très étonnant car il s’agit d’une population qualifiée enregistrant un faible taux de chômage (4%) qui peut prendre des risques.

Pourquoi sont-ils si frileux au changement?

L’atmosphère est anxiogène et les cadres n’ont pas de certitudes sur l’avenir. Ils ressentent la période d’essai comme une forme de précarité nouvelle et craignent s’ils ne la réussissent pas, d’être au chômage. C’est encore plus vrai pour ceux qui ont dépassé 50 ans.

N’ont-ils pas peur également de perdre des avantages sociaux liés à leur ancienneté ?

Ils sont en effet très attachés à leurs acquis sociaux et savent que s’ils sont licenciés par leur employeur actuel, leurs indemnités seront calculées en fonction de leur temps de présence de l’entreprise. Mais il s’agit d’un réflexe défensif et d’un mauvais calcul, car en moyenne la plus-value salariale lorsque l’on change d’employeur est de l’ordre de 10%. Ce qui compense largement la prime d’ancienneté. Et leur risque de voir leur période d’essai non validée est mince.

Les cadres sont-ils suffisamment chassés?

Sans doute pas. D’ailleurs la France se situe parmi les mauvais élèves en ce qui concerne la chasse de tête. Et être chassé par un cabinet de recrutement donne confiance en soi. Les cadres prennent alors conscience de leur valeur sur le marché de l’emploi et hésitent moins à saisir les opportunités extérieures.

En quoi cette frilosité est-elle préjudiciable pour les salariés?

Elle contribue à figer le marché de l’emploi, car le manque de mouvement affaiblit le volume d’offres. C’est un cercle vicieux. Par ailleurs, certains cadres le payent financièrement. Car en 2014, l’évolution salariale des cadres qui sont restés en poste dans la même entreprise était proche de 0%, alors qu’elle était de 10% pour ceux ont bougé. Rester dans la même entreprise contribue aussi parfois à cristalliser les frustrations. Enfin, en restant vingt ans dans la même entreprise, on risque parfois de se retrouver sur la touche si elle va moins bien. Et de se dire qu’il aurait mieux valu se mettre en danger de temps en temps pour améliorer son employabilité que de jouer la carte de la sécurité, qui a ses limites.

En quoi ce manque de mobilité des cadres est-il dommageable aux entreprises?

L’employeur a besoin de s’enrichir des compétences extérieures et a donc intérêt à la circulation des cerveaux.

En 2015, la croissance devrait s’améliorer en France. Certains cadres bougeront-ils davantage ?

L’Apec table sur 181.900 recrutements en 2015. Ce qui prouve que le marché de l’emploi va s’améliorer. Mais pour aller vers une vraie mobilité des cadres, il y a encore beaucoup de verrous psychologiques à lever.