Flexibilité: La France doit-elle s’inspirer de ses voisins européens?

INTERVIEW L’économiste Bruno Ducoudré explique les différences entre le marché français de l’emploi et celui de ses voisins...

Oihana Gabriel

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Nantes, le 11/01/2011 Une agence interim Synergie, quai de la fosse
Nantes, le 11/01/2011 Une agence interim Synergie, quai de la fosse — © Fabrice ELSNER

Mini-jobs en Allemagne, contrat zéro heure au Royaume-Uni… Les pays européens semblent avoir choisi le chemin de la flexibilité du travail pour combattre le chômage. Un exemple que la France pourrait suivre? 20 Minutes a posé la question à Bruno Ducoudré, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

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Le marché de l’emploi en France est-il vraiment rigide?

Sa flexibilité passe par le recours aux CDD. Selon les données d’Eurostat de 2013, le temps partiel atteignait 27% des travailleurs au Royaume-Uni comme en Espagne alors qu’en France il dépassait à peine les 18%. En revanche, les contrats limités (CDD ou intérim) concernaient 16,4% des travailleurs français et seulement 6,2% des Britanniques. On est loin de l’extrême flexibilisation du Royaume-Uni, mais les statuts des stagiaires, des intérimaires, des CDD rallongent le délai d’accès à un CDI. Comme chez nos voisins européens, cette flexibilité à la française touche en priorité les jeunes et les femmes, notamment pour le temps partiel. 

Qu’est-ce qui fait la spécificité de la France alors?

En France, le marché du travail est dual: d’un côté les CDI très protégés, bien plus notamment qu’au Royaume-Uni, de l’autre les contrats courts et instables. Et les employés sont tout de même plus protégés. Les stages, par exemple, doivent s’inscrire dans une formation, à la différence des mini-jobs qui concernent tous les âges. C’est un pied dans la vie active, certes précaire, mais qui n’est pas censé durer. Même si certaines entreprises usent et abusent des stagiaires…

Ces pays affichent des taux de chômage plus faibles que la France, est-ce que multiplier les contrats précaires pourrait faire baisser le chômage?

La flexibilité fait baisser le chômage en période d’expansion. Alors qu’avec la crise, les entreprises peuvent licencier plus facilement. En France, les CDI ont mieux résisté que l’emploi intérimaire. Entre juillet et septembre 2014, 55.200 postes ont disparu selon l'Insee, dont la moitié en intérim. D’autre part, la population allemande, peu dynamique, a besoin de moins de croissance pour faire baisser son chômage. En France, avec une population active qui augmente de 0,5% chaque année, il faudrait atteindre 1,5% de croissance pour voir le chômage diminuer. Enfin, ces contrats flexibles au Royaume-Uni ou en Allemagne ont augmenté considérablement la pauvreté et la précarisation des salariés, notamment des jeunes.

Créer ou multiplier des contrats exceptionnels n’aiderait pas?

Cette mesure ne réglerait pas le problème. Le chômage français s’explique par un manque de commandes, d’activité. Aujourd’hui, les entreprises n’ont pas de difficulté à recruter, excepté dans certains secteurs très pointus ou pour des emplois saisonniers peu attractifs. Mais il n’existe pas, en France, 3 millions de petits boulots…

Est-ce que le gouvernement semble s’inspirer de ces modèles?

Non. La loi de sécurisation de l’emploi renforce les cotisations des entreprises qui emploient des CDD. Le temps partiel a été limité à 24 heures hebdomadaires minimum, les stages ont été encadrés…

Est-ce que l’Europe pourrait changer de cap sur la flexibilité?

Il y a aujourd’hui un bras de fer entre la Commission européenne, qui exige la réduction des déficits et une flexibilisation du marché, et les pays où la grogne gagne. 2015 sera une année à enjeux. Les élections en Grèce et en Espagne, où des partis de gauche comme Syriza et Podemos s’opposent à cette austérité, sont dans le viseur de Bruxelles. Si ce mouvement se déclenche et se répand dans toute l’Europe, cela pourrait stopper les réformes.

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