«Cette affaire de la CGT risque fort d’écorner l’image de tous les syndicats»

INTERVIEW René Mouriaux, politologue spécialiste du syndicalisme*, analyse les conséquences  possibles de «la crise de l'appartement» pour les syndicats...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Thierry Lepaon, lors du sommet social de juillet 2014
Thierry Lepaon, lors du sommet social de juillet 2014 — WITT/SIPA

L’affaire de l'appartement du numéro un de la CGT Thierry Lepaon n’en finit plus de rebondir. Mercredi, Le Canard Enchaîné, a fait de nouvelles révélations et Thierry Lepaon a tenté de se défendre. Un imbroglio qui pourrait nuire non seulement à la CGT, mais aussi aux syndicats, comme l’analyse René Mouriaux, politologue spécialiste du syndicalisme*.

Les révélations sur la rénovation à grand frais du logement de fonction de Thierry Lepaon vont-elles ternir durablement son image?

Il s’agit d’une affaire mineure, car il n’y a pas eu enrichissement personnel. Certes, le devis des travaux aurait dû être davantage discuté en interne, mais le retentissement de l’affaire est un peu démesuré. Cela dit, Thierry Lepaon se défend mal et cela aggrave son cas, car le secrétaire général était déjà contesté en interne depuis longtemps. Le bureau fédéral est réservé à son égard et son style ne plaît guère. On lui reproche son manque d’écoute et ses positions flottantes. Dans ce contexte, l’affaire de l’appartement l’affaiblit. D’autant que cet épisode montre qu’il ne s’inscrit pas dans la culture «janséniste» de la CGT. Son image personnelle est forcément altérée: les militants risquent de penser qu’il est indélicat et que son engagement pour le mouvement n’est pas suffisant. Je ne pense pas pour autant qu’il démissionnera, car ce n’est pas dans la tradition de la CGT qu’un capitaine, même en difficulté, quitte le navire.

Les informations sur l’appartement semblent avoir fuité de l’interne. L’image de «panier de crabes» qu’ont certains syndicats ne va-t-elle pas être renforcée de ce fait?

Sans doute, car au sein des syndicats, il y a toujours eu des affrontements très forts. La fraternité y est rude. Cela est habituellement lié à des problèmes de ligne politique, et non à des questions de personne. Dans le cas présent, si l’affaire est sortie, c’est aussi parce que la CGT a perdu du terrain ces deniers mois. Et lorsqu’on ne peut pas mordre l’adversaire, on se déchire entre soi.

Cette affaire peut-elle nuire durablement à la CGT?

Les syndicats sont dans une période de forte concurrence et la CGT peine à mobiliser et à s’unifier. Elle vient de fêter ses 50 ans sans éclat. On aura une idée des répercussions de cette affaire, après le 4 décembre, date des élections professionnelles dans la fonction publique. Si les résultats de la CGT sont mauvais, Thierry Lepaon sera considéré comme en partie responsable.

Plus globalement, cette affaire peut-elle faire perdre de leur crédibilité à tous les syndicats ?

C’est un épisode fâcheux qui aggrave les problèmes rencontrés par les syndicats actuellement. Leur situation est délicate car ils font face à un patronat à l’offensive, qui veut revenir sur les seuils sociaux dans les entreprises et abandonner les motifs de licenciements. Et à un gouvernement Valls résolument pro entreprises. Par ailleurs, leur image auprès du grand public a été altérée par les sommets sociaux ces dernières années. Car cela a donné le sentiment qu’ils étaient intégrés dans le système et jouaient le jeu du gouvernement. Le temps où ils avaient une meilleure image que les partis politiques est révolu. Cette affaire risque donc fort d’écorner l’image de tous les syndicats.

*Le syndicalisme en France depuis 1945, Editions La découverte, 10 €.