Escroqueries aux virements: La France organise la riposte à Pékin

FRAUDE Une délégation du ministère de la Justice a été dépêchée en Chine où une bonne partie des sommes escroquées atterrissent…

C.P. avec AFP
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Le fabricant de pneumatiques Michelin s'est fait dérober 1,6 million d'euros via une escroquerie reposant sur de faux ordres de virement
Le fabricant de pneumatiques Michelin s'est fait dérober 1,6 million d'euros via une escroquerie reposant sur de faux ordres de virement — Thierry Zoccolan AFP

«Un raz de marée»: depuis 2012, les autorités françaises observent une explosion des arnaques aux faux ordres de virement. Leur première cible: les entreprises. La dernière victime en date n’est autre que le groupe Michelin qui a annoncé mardi s’être fait dérober 1,6 million d'euros par une personne se présentant comme le directeur financier de l'un de ses fournisseurs. Avant elle, une grande entreprise du sud de la France, spécialisée dans le maïs, avait été escroquée de 17 millions d'euros. Mais les particuliers commencent aussi à être visés, notamment pour les assurances-vie, les malfaiteurs contactant les familles endeuillées qu'ils localisent en recourant au site avisdedeces.net.

Au total, ces virements indus représentent 300 millions d'euros de préjudice avec 700 procédures comptabilisées en France. Face à l’accélération du phénomène, les autorités judiciaires ont décidé d’organiser la riposte, en dépêchant ce mercredi à Pékin une délégation.

Circuits et techniques sophistiqués

Le choix de la Chine n’a rien d’un hasard: c’est dans ce pays que les enquêteurs ont retrouvé une bonne partie des sommes extorquées au terme d’un circuit complexe, transitant d'abord sur un «compte rebond» (aussi appelé «compte taxi»), situé en Europe de l'Est, en Grèce, à Chypre, au Royaume-Uni ou en Allemagne. «Cela va à la vitesse supersonique, en un "clic" des sommes considérables se déplacent», a souligné mercredi à Pékin Robert Gelli, le directeur des affaires criminelles et des grâces. Et, au final, «la part des sommes restituées reste très faible».

«Ce qui est nouveau est l'extrême sophistication du montage», a expliqué la magistrate Alexandra Savie. Concrètement, trois modes opératoires existent: le premier consiste à s'introduire dans la comptabilité de l'entreprise, en se faisant passer pour un technicien bancaire qui demande un «virement d'essai» au prétexte d'une mise à jour informatique.

Autre technique: des logiciels malveillants tels que Zeus ou Blackshades RAT, permettant de compiler les informations requises pour réaliser un transfert financier. La troisième, est surnommée «escroquerie au faux président»: l'escroc se fait passer pour le patron de la société et exige du comptable un virement express, censé s'inscrire dans une OPA confidentielle ou une dissimulation fiscale. En 2013, 10% des fraudes rapportées  par les entreprises relevaient de cette méthode selon une étude du cabinet PwC.

Suicides, faillites, licenciements

Outre les dispositifs leur permettant d'être anonymes (location de numéros de téléphone et de fax sur des plateformes, adresses IP aléatoires, etc.), les escrocs agissent souvent le vendredi après-midi, quand la réactivité est moindre. «Lorsque les fonds arrivent en Chine, leurs complices ont sept heures d'avance sur l'Europe» grâce au décalage horaire, a souligné la magistrate.

En face, les services de répression français en sont réduits à des procédures laborieuses par courrier postal pour saisir leurs homologues chinois et faire jouer l'entraide pénale. Entre-temps, les entreprises touchées, grandes ou petites, «vont être complètement ébranlées», a relaté Alexandra Savie faisant état de licenciements, de faillites mais aussi de suicides parmi les victimes.

Pour lutter contre ce phénomène, Robert Gelli a donc annoncé à Pékin la mise en place d'un «comité de pilotage» chargé d'explorer les moyens de raccourcir les délais pour geler les fonds identifiés. En contrepartie, Pékin souhaite des actions efficaces contre les officiels chinois corrompus ayant fui en Europe. Un traité d'extradition est d'ailleurs en voie de ratification à Paris