La France doit-elle vendre ses Mistral à la Russie?

DIPLOMATIE Des citoyens et des Etats demandent à Paris d'annuler la livraison de deux Mistral à la marine russe...

Céline Boff

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Le navire de guerre Vladivostok de type Mistral commandé par la Russie, sur le chantier naval STX dans l'ouest de la France le 5 mars 2014
Le navire de guerre Vladivostok de type Mistral commandé par la Russie, sur le chantier naval STX dans l'ouest de la France le 5 mars 2014 — Frank Perry AFP

Ils font cap sur la France. Quatre cents militaires russes ont quitté ce mercredi le port de Kronstadt, au large de Saint-Pétersbourg, pour rejoindre Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), où ils arriveront dimanche. Là, ils seront formés par des Français à l’utilisation de deux navires de guerre de type Mistral.

Ces deux bâtiments de projection et de commandement (BPC), gigantesques bateaux capables de transporter des hélicoptères de combat, d’envoyer des missiles antiaériens ou encore d’assurer des missions de navire-hôpital, seront bientôt livrés par la France à la Russie. Le tout pour 1,2 milliard d’euros. Le premier Mistral, baptisé le Vladivostok, doit être remis à la Russie fin 2014, et le second, le Sébastopol, en 2015.

Ce qui génère pas mal de remous en France et dans le monde. Des citoyens se mobilisent depuis plusieurs semaines pour torpiller cette transaction, qu’ils jugent malvenue en plein conflit ukrainien. «Livrer ces navires à Vladimir Poutine revient implicitement à reconnaître l’annexion de la Crimée (…) sans aucun dommage dans les relations internationales», estime un internaute, qui invite sur sa page Facebook les Français à interpeller leurs députés. Le 1er juin, lors d’une «Journée mondiale anti-Mistral», des quidams avaient également manifesté leur mécontentement à Saint-Nazaire, mais aussi à Londres, à Kiev ou encore à Austin (Texas).

«La Russie n’est pas l’ennemie de la France»

Certains Etats cherchent, eux aussi, à faire plier la France, comme la Pologne ou encore les Etats-Unis. «Ce n’est pas un bon moment pour de tels contrats. Nous avons nous-mêmes imposé des restrictions sur la vente de matériaux hautement technologiques qui pourraient intéresser l’industrie de défense russe», a déclaré début juin Ben Rhodes, le conseiller adjoint du président américain à la sécurité nationale.

Ce qui exaspère Yves Boyer, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique: «La politique française se décide à Paris, en fonction de nos intérêts nationaux, et les autres Etats n’ont pas à interférer dans nos décisions».

Pour l’expert, ces pressions internationales sont déplacées, d’autant plus que «la Russie n’est pas l’ennemie de la France». «L’Ukraine est avant tout confrontée à de graves difficultés économiques et financières, qui ne pourront être résolues sans la participation de Moscou. Marginaliser la Russie n’est pas une politique sérieuse», argue-t-il.

Le gouvernement ne veut pas lâcher

En attendant, le gouvernement ne semble pas vouloir laisser filer ces contrats. Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères, a répété que «la tradition de la France est d’honorer ses contrats». «Si notre pays revenait sur sa parole, ce ne serait pas sans conséquence sur les autres grands contrats d’armement en cours de négociation. Par exemple, sur la fourniture de 126 Rafale à l’Inde», estime Yves Boyer.

Pour ce spécialiste des questions stratégiques, seule une provocation de Moscou, telle l’intervention de l’armée russe sur le territoire ukrainien, pourrait légitimer le blocage de la vente. Mais pour que cette sanction soit réellement efficace, elle ne devrait pas être un acte esseulé: «Il faudrait que Londres décide de geler les transactions financières russes opérées à la City ou encore que l’Allemagne stoppe ses échanges commerciaux avec Moscou… Mais sont-ils prêts à le faire?», interroge Yves Boyer.