Crise des intermittents: «On leur demande de faire le deuil de leur vocation», indique un chercheur

INTERVIEW Mathieu Grégoire, maître de conférences en sociologie du salariat, décrypte l’incidence de la réforme de la convention d’assurance chômage…

Propos recueillis par Romain Scotto
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Une grève des intermittents du spectacle à Toulouse, le 13 juin 2014.
Une grève des intermittents du spectacle à Toulouse, le 13 juin 2014. — LANCELOT FREDERIC/SIPA

Malgré la colère des intermittents du spectacle, descendus dans la rue ce mardi, le gouvernement a confirmé aux partenaires sociaux qu’il validerait la nouvelle convention d’assurance chômage, contestée par les intermittents. Le texte, issu d’un accord signé le 22 mars par le patronat et trois syndicats (CFDT, CFTC et FO), prévoit notamment un durcissement de leurs conditions d’indemnisation. Mathieu Grégoire, maître de conférences en sociologie, chercheur à l’université de Picardie, associé au centre d’études de l’emploi, auteur de Les intermittents du spectacle: enjeux d’un siècle de luttes (La Dispute, Paris, 2013) analyse les conséquences de cette réforme.

De quels acquis sociaux bénéficient les intermittents aujourd’hui?

On peut parler d’acquis particuliers mais pas de privilèges ou d’avantages. Ce qu’ils réclament c’est une adaptation du système d’assurance chômage à l’emploi discontinu. On a un régime général adapté à l’emploi stable et un régime intermittent adapté à l'emploi intermittent. Mais, aujourd’hui, un intermittent du spectacle ne perçoit pas davantage d’indemnités chômage qu’un autre allocataire de l’Unédic. Il ne s'agit pas d'un privilège mais d'un système adapté.

Les intermittents subissent-ils une précarité en France?

Tout dépend ce qu’on appelle précarité. Il y a une précarité de l’emploi. Mais justement le régime des intermittents est une manière d’y répondre par une continuité des revenus. On sait aujourd’hui, qu’avoir un emploi flexible signifie souvent une grande précarité économique. Etre pauvre ou menacé de l’être. Avec le modèle des intermittents, on réfléchit à la flexisécurité, la conciliation d’un emploi flexible avec une situation économique et sociale digne. Quand un intermittent connaît une difficulté professionnelle, il perd le chômage et se retrouve au RSA. Donc ils sont sans cesse menacés. Les intermittents ont une grande incertitude sur leur avenir très proche. Ils ne savent pas si trois semaines plus tard, ils ne seront pas au RSA. Il est aussi très difficile de dire combien ils gagnent en moyenne. Il y a des intermittents indemnisés, d’autres non indemnisés. Certains travaillent ponctuellement comme intermittents, etc.

Ce système est-il pérenne pour financer la culture?

Il ne s’agit pas du tout de financer la culture. Il s’agit de financer l’assurance chômage des salariés à l’emploi discontinu. Le problème, c’est qu’on dit que défendre les intermittents, c’est défendre la culture. Je n’en suis pas persuadé. Défendre les droits des intérimaires ce n’est pas défendre l’industrie automobile. Effectivement, si on met les intermittents à la rue, il n’y aura plus de spectacle. Mais ce n’est pas le sujet.

Il peut donc y avoir une culture sans intermittents?

Oui, il peut y avoir une culture comme en URSS avec des artistes fonctionnaires. Ou comme à Hollywood, avec un syndicalisme obligatoire. Il y a d’autres systèmes possibles. Mais en France on a ce système-là qui paraît précieux.

Est-il vraiment menacé?

Ah oui. Régulièrement, il y a des menaces de la part du patronat. Elles planent tout le temps. Là, on assiste à un grignotage petit à petite de ce régime. La réforme du 22 mars s’ajoute à la réforme de 2003 qui a complètement déstabilisé ce modèle. Je ne crois pas qu’il y ait d’alternative en France. Faire une culture élitiste? Une licence professionnelle comme les taxis? C’est pour ça que les intermittents se mobilisent. Leur existence même est menacée en tant que danseur, musicien, etc. On leur dit de faire le deuil de leur vocation.