Euro Millions: Ils ne jouent pas car ils ne veulent pas gagner

JEUX Ce vendredi 6 juin, la super-cagnotte européenne est fixée à 105 millions d’euros. Vous rêvez de cette somme? Eux vous expliquent pourquoi ils ne tenteront pas leur chance...

Romain Lescurieux

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Illustration d'un ticket d'EuroMillions dans un bureau de tabac.
Illustration d'un ticket d'EuroMillions dans un bureau de tabac. — CLOSON/ISOPIX/SIPA

Ils ne doivent pas être nombreux, et pourtant… Ils mentionnent le conte philosophique l’Alchimiste de Paulo Coelho, expriment «une vie dénuée de buts» ou encore «un monde dans lequel nous n’avons plus le droit d’avoir des soucis», en cas de victoire à la loterie. Pour eux, remporter la cagnotte de l’Euro Millions comme celle de ce vendredi d’un montant de 105 millions d’euros, ne représente ni une fin en soi, ni l’autoroute vers le bonheur.

Pourquoi ne pas devenir riche en jouant?

«A quoi peut-on s’accrocher si tous nos désirs peuvent être réalisés sans aucun effort, aucun mérite», avance Marie, la vingtaine, étudiante lyonnaise. «Ma grande crainte en gagnant 105 millions d’euros est d’arrêter de rêver: Si je peux avoir tout ce que je désire, quelle part de rêve me restera-t-il pour continuer dans la vie? Je ne me vois pas vivre sans but», poursuit-elle. Une vision partagée par Pascal, 34 ans. «Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on est obligé de vouloir gagner à une loterie de ce type. Que ce rêve est inscrit dans notre culture», explique cet informaticien qui vit en région parisienne. «Et surtout, aux yeux de la société, quelqu’un qui gagne n’a plus le droit d’avoir de problèmes ou des ennuis, parce qu’il a gagné et qu’il est riche», déplore-t-il.

Ils sont animés par une crainte de la violence du gain et refusent qu’une telle somme change leur rapport à la vie et aux autres. Hypocrisie? «Oui ce serait hypocrite de dire que gagner beaucoup d’argent ne ferait pas plaisir. Néanmoins, passer d’une vie "normale" à celle d’un multimillionnaire fait peur et il faut être fort mentalement pour résister à toute la pression sociale qui s’exerce autour de vous à la suite de ce gain», raconte Adrien, un commercial de 27 ans, qui refuse aussi de jouer. En effet, décrocher le gros lot n’est pas si simple à gérer.

«Gagner à la loterie est très violent»

Gagner est «une heureuse catastrophe», selon le couple de sociologues, Monique Pinçon-Charlot et son mari, Michel Pinçon, qui ont mené pendant deux ans des entretiens avec de grands gagnants du loto. «Il y a une sorte de désarroi et la découverte de problèmes auxquels ils n’avaient pas pensé. Comment on va faire? À qui on va le dire? Faut-il le dire à la famille, aux collègues, aux enfants?», déclarait Michel Pinçon dans une interview.

Face à cette situation la Française des Jeux a mis en place dans les années 90, un service relation gagnant. Puis dès 2005 des ateliers -notamment avec des psychologues- pour gérer sa nouvelle fortune, sa nouvelle vie «A partir de 500.000 euros nous prenons en charge les gagnants. Nous ne les laissons pas sans suivi, car le changement est brutal. Nous donnons les bons réflexes à avoir par rapport aux banques, à ses proches, etc. En moyenne, il faut entre un an et trois ans pour bien s’adapter à son argent», affirme Olivia Jacta, responsable du service relation «grand gagnant».

Pour Stéphan Dehoul, psychologue spécialisé dans le jeu d’argent et de hasard «gagner à une loterie est quelque chose de très violent». «Les gens ne se rendent pas compte, mais en cas de victoire, il peut y avoir un véritable traumatisme», ajoute-t-il. Anxiété, peur des autres, isolement, sont autant de pathologies mentionnées. «Le plus dur est souvent d’arriver à se sentir légitime, c’est ce qui peut pousser aux dons à des associations», expose le psychologue qui tient à rappeler que «jouer c’est acheter du fantasme et personne n’est préparé à gagner».