Le boom minier de Colombie, entre multinationales et groupes armés

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Un mineur dans une mine d'or ne disposant pas d'autorisation à Segovia, en Colombie, le 20 mai 2014
Un mineur dans une mine d'or ne disposant pas d'autorisation à Segovia, en Colombie, le 20 mai 2014 — Raul Arboleda AFP

En Colombie, où se déroule dimanche le premier tour de la présidentielle, le boom minier attire les investissements mais aussi la violence des groupes armés. Entre multinationales et exploitations illégales, le village de Segovia illustre une économie en pleine transition.

A 200 mètres sous terre, par une chaleur de 50 degrés, la mine d'or où travaille Anderson Gomez dans des conditions précaires n'a pas d'autorisation, tout comme la plupart des sites de ce pays en proie à un conflit interne depuis un demi-siècle.

«Ce n'est pas un boulot pour n'importe qui, peu de gens peuvent le faire», lance à l'AFP ce jeune homme de 21 ans, qui gravit plus de dix fois par jour une longue pente, avec un chargement de plus de 70 kilos de roche sur le dos.

«Ici, un manque d'inattention peut se payer très cher», confie le mineur, qui parvient ainsi à toucher en moyenne par mois 1,2 million de pesos (627 dollars), environ le double du salaire mensuel.

Dans la localité, située dans la province d'Antioquia (nord), les grosses entreprises coexistent avec les exploitations artisanales et les bandes illégales, des guérillas de gauche aux milices paramilitaires d'extrême droite, qui y voient un filon très lucratif.

Au centre de Segovia trône une statue dorée représentant un mineur en train de fouiller le ventre d'une femme nue, pieds et poings liés, la bouche ouverte avec une expression de douleur. A côté, un mémorial en hommage à 43 civils massacrés par des paramilitaires en 1998.

«Notre village a été frappé par la violence», explique à l'AFP le maire de Segovia, Johny Alexis Castillo, lui-même un ancien mineur de 45 ans.

L'élu a vu débarquer au cours des dernières années une kyrielle de groupes illégaux, la guérilla des Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie), actuellement en pourparlers de paix avec le gouvernement, celle de l'ELN (Armée nationale de libération), ainsi que des bandes criminelles, composés en partie d'anciens paramilitaires.

- 'Nouveau moteur de l'illégalité' -

«L'activité minière criminelle, c'est le nouveau moteur de l'illégalité car le narcotrafic n'est plus aussi prospère», indique à l'AFP l'expert en sécurité Ariel Avila, de la Fondation «Paix et réconciliation», soulignant que le secteur «permet en outre aux groupes illégaux de blanchir l'argent sale».

L'Agence nationale des mines admet que 63% des sites ne disposent pas de licence d'exploitation en Colombie. Locomotive de l'économie, cette activité a constitué 2,3% du produit intérieur brut (PIB) en 2012 dans ce pays qui connaît une croissance supérieure à 4%.

Pour le maire de Segovia, la légalisation des mines informelles attirerait davantage d'investissements et de sécurité, un avis que partage Hernando Jaramillo, le patron du site où travaille Anderson Gomez.

«Chacun cherche une légalisation, qu'on lui donne un contrat d'association. Cela fait sept ans qu'on le demande et nous n'avons pas de réponse. C'est ce qui arrive quand la mine n'a pas un grand rendement», confie à l'AFP cet homme robuste de 38 ans, qui emploie une vingtaine de mineurs.

Malgré l'absence de licence, ce patron a créé une société commerciale et assure financer la sécurité sociale de ses travailleurs, ainsi que... la couverture de leurs obsèques.

«Ici, il n'y a jamais eu d'accident. Il y a plus d'accidents dans les mines gérées par les firmes que dans les mines artisanales, mais comme ce sont des grandes sociétés, rien ne se passe, tout le monde se tait», affirme-t-il.

Dans la mine voisine de Primavera, exploitée légalement par la multinationale canadienne Gran Colombia Gold, les apparences semblent pourtant différentes: l'activité est mécanisée, l'usage des casques et équipements de sécurité est obligatoire et les mineurs doivent même se soumettre à un test d'alcoolémie avant de descendre.

Seul problème pour ces travailleurs, ils doivent reverser pas moins de 50% de la production à la multinationale.

«Ils fixent les règles du jeu, ils nous disent pouvoir retirer entre 5 et 6 grammes d'or par tonne (de roche), mais nos propres laboratoires nous assurent qu'en réalité on peut en retirer le double», déplore un des mineurs travaillant pour la firme étrangère.

La nuit, mineurs légaux et illégaux se retrouvent ainsi dans le village, où pullulent les casinos, les bordels et les stands de vente d'or, avec le même sentiment: celui d'être les oubliés de la nouvelle prospérité du pays.