Comment l'économiste français Thomas Piketty a dépassé «Game of Thrones» aux Etats-Unis

ECONOMIE «Le Capital au XXIe siècle», qui se penche sur la monté des inégalités, s'est hissé en première place du classement livres d'Amazon...

De notre correspondant à Los Angeles, Philippe Berry

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L'économiste français Thomas Piketty, auteur du livre ««Le Capital au XXIe siècle»
L'économiste français Thomas Piketty, auteur du livre ««Le Capital au XXIe siècle» — F.DUFOUR/AFP

Le livre qui domine les ventes aux Etats-Unis n'est pas un tome de «Game of Thrones» ou de «Hunger Games». Non, depuis mardi, la première place du classement Amazon est occupée par «Le Capital au XXIe siècle», un pavé de 700 pages qui passe au crible 200 ans de données sur les inégalités entre les plus riches et le reste de la population. En pleine tournée promotionnelle américaine, son auteur, l'économiste français Thomas Piketty, 42 ans, a notamment été reçu par le secrétaire au Trésor, Jack Lew, et a rencontré des conseillers d'Obama. Un succès inattendu, mais pas complètement surprenant.

Des critiques globalement élogieuses

Selon le Nobel d'Economie Paul Krugman, il s'agit «du livre économique le plus important de 2014, et peut-être même des dix dernières années». Krugman, lui-même de tendance libérale (de gauche, aux Etats-Unis), estime que Piketty pourrait «changer la façon de réfléchir sur la société et de faire de l'économie». Si les libéraux chantent ses louanges, les conservateurs sont plus critiques. Le Wall Street Journal dénonce une vision «utopiste» et l'intellectuel français Guy Sorman juge que Piketty est «moins intéressé par la justesse économique que par son idée de justice sociale». Positif ou négatif, le buzz est là.

La plus grande base de données sur les inégalités jamais créée

A l'heure du Big Data, Thomas Piketty a collecté, pendant 15 ans, des données sur les revenus et les salaires d'une vingtaine de pays sur près de 200 ans. Personne n'avait jamais dressé une telle carte chiffrée. Si ses explications sur les limites du capitalisme, qu'il développe dans la dernière partie, sont contestées par les conservateurs, son état des lieux est difficile à attaquer: l'écart entre les 10% les plus riches et le reste de la population est aujourd'hui aussi grand qu'à l'époque de l’aristocratie de 1920.

Une thèse centrale simple

Sa conclusion se résume ainsi: quand les gains du capital (immobilier, dividendes) sont largement supérieurs à la croissance, les inégalités se creusent. Les riches investissent et deviennent plus riches. La classe moyenne, elle, qui dépend de salaires qui stagnent, peine à garder la tête au-dessus de l'eau. Selon Piketty, il faut une intervention politique pour redistribuer la richesse et contrer cet effet de boule de neige inhérent au capitalisme. Il suggère notamment de taxer ceux qui gagnent plus de 500.000 ou 1 million d'euros par an à 80% –sur toutes leurs sources de revenus et pas simplement les salaires. Selon lui, la réduction des inégalités entre 1930 et 1970 est un «accident». Il l'explique par la destruction de richesse des deux Guerres Mondiales et de la Grande Dépression suivie d'un vif rebond catalysé par une hausse de la natalité et de la productivité.

Un thème porteur

D'Occupy Wall Street à Barack Obama, la question des inégalités domine l'actualité américaine depuis la crise financière de 2008. Lors de la campagne présidentielle, Mitt Romney n'avait pas réussi à se défaire de son image de candidat des riches, notamment après sa sortie sur les 47% d'assistés.

Un économiste de gauche relativement modéré

Le titre de l'ouvrage évoque «Das Kapital», la pierre angulaire de Marx. Mais si Piketty penche à gauche, il ne se revendique pas de l'anticapitalisme. Un voyage en Roumanie après la chute de l'URSS l'a «vacciné», explique-t-il au New York Times. «C'est devenu clair: nous avons besoin de la propriété privée et des institutions financières, pas simplement pour l'efficacité économique mais aussi pour les libertés individuelles.» Ouvert au débat, il a notamment été invité par le conservateur Joe Scarborough, sur NBC.

Une collaboration internationale

Le Français, qui a enseigné au MIT avant de revenir fonder l'Ecole d'économie de Paris, est très tournée vers le monde anglo-saxon. Piketty a notamment été aidé par Emmanuel Saez, économiste à Berkeley, et Anthony Atkinson, d'Oxford, qui ont boosté son succès dans les cercles académiques internationaux. Les tendances Google le confirment d'ailleurs: sa notoriété se concentre à Washington, à New York, en Californie et dans le Massachusetts –des berceaux de l'élite libérale américaine. Dans le Dakota du sud, personne n'a entendu parler de Thomas Piketty. Mais tout le monde connaît «Game of Thrones».