Prix du lait: Pourquoi les producteurs sont à bout

Céline Boff

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Des producteurs de lait font une minute de silence le 01 avril 2010, à Nantes, en hommage aux paysans qui se sont suicidé.
 
Des producteurs de lait font une minute de silence le 01 avril 2010, à Nantes, en hommage aux paysans qui se sont suicidé.   — AFP PHOTO FRANK PERRY

Fin février, les discussions seront terminées. Après quatre mois de négociations, la grande distribution et ses fournisseurs -les groupes laitiers- auront fixé le nouveau prix du lait. Les producteurs, qui n’ont pas directement voix au chapitre, n’osent même plus espérer une revalorisation de ce prix, actuellement autour de 35 centimes le litre.

>>A lire, l'interview de Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL)

Et pourtant, rien n’explique qu’il soit aussi bas. Tirés par la demande, les prix ont bondi de 12% en deux ans au niveau mondial. En Allemagne, le prix du lait a enregistré six hausses depuis début 2012… Contre une seule en France. Où les producteurs sont au plus mal.

10.000 producteurs disparaissent chaque année

Paul de Montvalon, président de l’Office du lait, vient de recevoir les chiffres 2013: «Toutes les exploitations ont vu leurs revenus baisser. Dans le Finistère par exemple, le revenu moyen est de 13.000 euros par an, c’est moins que le Smic», s’insurge-t-il. Depuis la crise du lait en 2009, 10.000 producteurs disparaissent chaque année. Il en reste aujourd’hui 70.000 en France.

Les distributeurs, obnubilés par les prix bas, sont pointés du doigt. Serge Papin, le patron de Système U, l’a reconnu lui-même la semaine passée: «Il y a un manque de responsabilité des leaders de la grande distribution en France. (…) Je pense qu'il est temps de sortir de cette guerre des prix pour trouver la voie d'un équilibre nouveau profitable à tous». Et de citer le cas de l'Allemagne, où le lait est acheté à 40 centimes le litre, car «la grande distribution a voulu donner de l'air à la production».

«Le décalage avec les pays voisins est insupportable», renchérit Paul de Montvalon. «En décembre, un litre de lait rapportait 45 centimes à un producteur néerlandais, 41 centimes à un Allemand et seulement 36 centimes à un Français, alors qu’il était vendu exactement au même prix dans les supermarchés, autour de 90 centimes.»

La logique du «toujours plus»

Les distributeurs ne sont toutefois pas les seuls fautifs: «Si les producteurs allemands s’en sortent mieux que nous, c’est parce que leurs industriels parviennent à créer de la valeur ajoutée sur des produits laitiers comme le beurre ou la poudre de lait. En France, ces produits ne sont pas suffisamment valorisés», estime-t-il.

André Lefranc, président de l’Association des producteurs de lait indépendants (APLI), pointent lui aussi la responsabilité des groupes laitiers, qui cherchent «à négocier des volumes plutôt que des prix». Une logique renforcée par la fin programmée des quotas: le 1er avril 2015, Bruxelles ne limitera plus le nombre de litres de lait produits dans chaque pays. Du coup, les laiteries, coopératives comprises, entrent «dans la logique du toujours plus», s’insurge André Lefranc, «parfois même au détriment de la qualité».

Le producteur dénonce ainsi le «cracking» auquel s’adonnent les industriels: «Ils décortiquent de plus en plus le lait pour en revendre ses matières protéiques. Bien sûr, sans rien reverser aux producteurs. Quant aux consommateurs, ils boivent un liquide qui s’apparente à du lait, mais qui l’est de moins en moins».

La demande en mozzarella explose en Chine

Pour être moins dépendants des distributeurs français, les groupes laitiers, mais aussi certains producteurs, se tournent vers l’export. Notamment l’Asie et le Moyen-Orient, où l’essor de la classe moyenne s’accompagne d’une hausse de la consommation de lait et de produits laitiers. «En Chine par exemple, Pizza Hut ouvre un nouveau magasin chaque jour… La demande en mozzarella explose», détaille Dominique Chargé, président de l’entreprise Laïta et de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL).

Mais cette stratégie ne convainc pas tous les producteurs. «Livrer du lait à la Chine, pourquoi pas, mais à l’Inde, qui est le premier producteur de lait au monde, c’est une aberration. Le lobby industriel tente de prendre des parts de marché partout et à tout prix, quitte à étouffer la production locale. Mais à l’heure du développement durable, ce n’est pas une stratégie pertinente», peste André Lefranc.