Gaz de schiste: «Il n’y a pas d’urgence à l’exploiter» en France

INTERVIEW Patrice Geoffron, professeur d'économie à l'université Paris Dauphine, explique à «20 Minutes» pourquoi le débat est aussi explosif...

Propos recueillis par Mathieu Bruckmüller

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Le rassemblement des anti gaz de schiste à Lézan, dans le Gard, le 26 août 2011.
Le rassemblement des anti gaz de schiste à Lézan, dans le Gard, le 26 août 2011. — A.Chauvet/20 Minutes

«Mon schiste, ma bataille». Promis, juré, le secteur pétrolier français a confirmé ce mardi qu’il n'abandonnera pas son combat pour chercher du pétrole et du gaz de schiste dans le sous-sol hexagonal. Et ce, même si la fracturation hydraulique, seule technique éprouvée pour exploiter ces ressources non-conventionnelles, est interdite par une loi de juillet 2011.

Selon les évaluations du département américain de l’énergie, les réserves françaises seraient proches de quatre milliards de barils de pétrole, soit quatre-vingts ans de consommation nationale. «Ce sont des études sur papier. On ne connaîtra le potentiel français seulement si nous allons voir ce qu’il y a afin d’avoir un débat éclairé», explique l’Ufip.

Patrice Geoffron, professeur d'économie à l'université Paris Dauphine et spécialiste de l’Energie revient pour 20 Minutes sur un sujet brûlant.

>> Pourquoi le débat reprend de plus belle en France? Lire notre analyse

Y a-t-il urgence à exploiter le pétrole et le gaz de schiste en France comme le défend l’industrie pétrolière?

Le gaz et le pétrole de schiste sont présents dans le sous-sol hexagonal depuis longtemps et pour longtemps… Il n’y a pas d’urgence à les exploiter car leur valeur ne diminuera pas et la France aura besoin de ces ressources après 2020, 2030 et bien au-delà. Vu les prix élevés des hydrocarbures, extraire pétrole et gaz nous permettrait de limiter notre dépendance extérieure et de «raboter» notre déficit commercial: nous importons la presque-totalité de nos besoins en pétrole et en gaz, avec une facture supérieure à 60 milliards d’euros par an. Quoi qu’il en soit, tous les sujets énergétiques prennent du temps: les Britanniques qui commencent à évaluer leur potentiel, annoncent qu’il leur faudra cinq ans pour y voir clair. Les Français sont les seuls en Europe avec les Bulgares à avoir fermé la porte à la fracturation hydraulique, mais les choses peuvent changer.

Comment?

La fracturation hydraulique, ou toute autre technologie, devra être acceptée par les Français et ce n’est pas le cas pour l’heure. Comme tout projet de développement énergétique, qu’il s’agisse d’éoliennes ou de lignes électriques, il faut trouver l’accord des populations riveraines et rénover la «démocratie énergétique». Cela prendra du temps sur le dossier des hydrocarbures de schiste, car il est compliqué de passer du «En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées», à une situation de pays producteur. Un tel «virage sur l’aile» est difficile à négocier…

Surtout en plein débat sur la transition énergétique…

Il est délicat d’indiquer à nos concitoyens que nous devons réduire nos émissions de CO2 de 20% en 2020 et de 40% en 2030, tout en produisant gaz et pétrole… Pourtant les deux objectifs ne sont pas incompatibles, car il ne s’agit pas d’émettre plus de CO2, mais d’importer moins de pétrole et de gaz. Le Danemark, pays en pointe sur les renouvelables et les hydrocarbures de schistes, explore un modèle original. Si nous devions suivre cet exemple, nous devrons inventer des politiques «iconoclastes»: pourquoi ne pas utiliser les sommes générées par cette exploitation pour financer une partie de la transition énergétique afin de doper les renouvelables, améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments, réduire la précarité énergétique?