Le malaise des cadres en pleine crise

Delphine Bancaud

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 Illustration - Un salarié devant son ordinateur
 Illustration - Un salarié devant son ordinateur — CLOSON/ISOPIX/SIPA

Mardi, un cadre s’est suicidé à Bourges sur son lieu de travail. Un nouveau drame qui s’ajoute aux suicides de trois cadres de Pôle Emploi ces derniers mois et qui relance le débat sur le malaise des cols blancs. Car face aux difficultés économiques, les entreprises ont eu tendance à réduire les effectifs, sans pour autant restreindre leurs exigences vis-à-vis de leurs salariés. D’où une charge de travail plus importante pour ces derniers, en particulier pour les cadres. «Ils ont davantage de reporting à faire, plus de déplacements… Le déport du travail sur la sphère privée est particulièrement manifeste chez eux», souligne Jean-Claude Delgenes, directeur général du cabinet Technologia, spécialisé dans  l’évaluation et de prévention des risques professionnels.

Dans une étude du même cabinet parue en mars 2012, la moitié des cadres reconnaissaient ainsi travailler fréquemment le soir sur leur temps personnel. Un investissement professionnel d’autant plus fort que les cadres sont plus que jamais mis en concurrence par le top management. «Et la rémunération au mérite ajoute une pression supplémentaire», observe Jean-Claude Delgenes.

Un conflit de valeurs douloureux 

La crise ayant donné un coup de fouet aux restructurations d’entreprises, les cadres doivent aussi changer de poste et de méthodes de travail régulièrement. «Cette perte de repères est souvent mal vécue, d’autant que les cadres sont souvent peu accompagnés dans leurs mobilités. A force, cela peut provoquer chez certains une crise identitaire», souligne Jean-Claude Delgenes.

C’est aussi à eux que revient la responsabilité de faire passer les décisions du top management, même s’ils n’y adhèrent pas. «D’où le sentiment d’être pris entre le marteau et l’enclume», note Annette Chazoule, responsable des formations au management chez Cegos. «Beaucoup d’entre eux souffrent aussi de ne pas pouvoir bien mener leurs missions d’encadrement d’équipe, faute de temps. Avec l’augmentation de leurs missions de reporting, ils ne sont plus très à l’écoute de leurs collaborateurs et ont du mal à les accompagner dans leur progression de carrière», constate Annette Chazoule.

L’insécurité des carrières

Avec la crise, les cadres sont aussi définitivement descendus de leur pied d’Estale. Même si leur taux de chômage est encore très inférieur à celui des employés (4% contre 10%), «ils ont intégré la précarité virtuelle car ils savent qu’ils peuvent être licenciés du jour au lendemain», explique Jean-Claude Delgenes. Du coup, beaucoup d’entre eux ressentent un profond décalage entre l’effort consenti et la reconnaissance professionnelle qu’ils en tirent: «certains se demandent si l’exigence de loyauté et les sacrifices exigés d’eux par leur hiérarchie ne sont pas disproportionnés par rapport aux bénéfices qu’ils tirent de leur travail», insiste Jean-Claude Delgenes. Un désenchantement et un surinvestissement professionnel  qui peut les conduire au surmenage. Le baromètre d’Alma Consulting Group publié le mois dernier a ainsi montré que l’absentéisme des cadres avait quasiment doublé l’an dernier. Il est ainsi passé de1,33 % à 2,28 %.Ce qui correspond à 8,4 jours d’arrêts maladie en 2012, contre 4,8 en 2011. Des chiffres préoccupants car le taux absentéisme est un des indicateurs d’alerte pour identifier le niveau de désengagement dans une entreprise.

«Et dans les cas les plus graves, le burnout combiné avec une fragilité plus personnelle peut conduire au suicide», relève Jean-Claude Delgenes. Des issues malheureuses qui restent rares. Pour endiguer ce fléau, le CESE (conseil économique, sociale et environnemental) a recommandé en mai dernier aux entreprises d’améliorer la détection des salariés en détresse, de favoriser leur expression en interne à propos de leurs conditions de travail et de mieux mobiliser les acteurs de la prévention des risques psychosociaux (CHSCT et médecins du travail). Un programme ambitieux dans un contexte économique tendu.