Gaz de schiste: «L'Europe devrait faire un inventaire de ses ressources»

Propos recueillis par Céline Boff

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Un puits d'exploitation de gaz de schiste, dans le Colorado, aux Etats-Unis.
Un puits d'exploitation de gaz de schiste, dans le Colorado, aux Etats-Unis. — D.ZALUBOWSKI/AP/SIPA

Deux parlementaires, le député PS Christian Bataille et le sénateur UMP Jean-Claude Lenoir, ont présenté ce jeudi un rapport défendant l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste. 20 Minutes fait le point avec Patrice Geoffron, professeur en sciences économiques et directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières à l’Université Paris Dauphine.

>>A lire également, l'interview de l'économiste Thomas Porcher: «Pour créer 100.000 emplois en France, il faudrait creuser plus de 83.000 puits»

Un rapport parlementaire vient défendre ce jeudi l’exploitation des gaz de schiste. Vous avez été auditionné par ses rapporteurs. Sur quels aspects?

J’ai été interrogé sur le potentiel économique des ressources disponibles en France. Mais comme leur exploration est interdite, cette question reste très théorique. 

La semaine passée, des syndicats ont défendu les gaz de schiste, expliquant que grâce à eux, le gaz est 2,5 fois moins cher aux Etats-Unis qu’en Europe. Est-ce vraiment grâce à ces gaz? 

Oui, pour l’essentiel, mais nous ne pouvons pas extrapoler ces résultats pour la France. Car aux Etats-Unis, les compagnies extraient à la fois des gaz de schiste et un produit pétrolier (le gaz est dit «humide») qui est valorisé très cher. Reste que les coûts d’exploitation sont ainsi partagés et c’est ce qui permet aux gaz de schiste d’être revendus à faible prix.

Mais il n’est pas du tout garanti qu’en France, nous ayons cette même configuration géologique. Par ailleurs, le réseau de transport de gaz aux Etats-Unis est très maillé, plus qu'en France, ce qui facilite le transport. Enfin, la concentration démographique dans notre pays est bien plus forte qu’aux Etats-Unis, nous ne pourrions donc pas exploiter cette ressource de la même manière, d'autant que la réglementation serait plus contraignante. Il est impossible donc que nous puissions arriver à un prix du gaz de 3 ou 4 dollars par unité comme c’est le cas aux Etats-Unis.

Vous êtes pourtant favorable à l’exploration de nos ressources…

Oui, car cela nous permettrait de donner une valeur à ce gaz, même s’il n’est pas exploité, et ce peut être un argument de négociation avec nos fournisseurs, pour faire baisser le prix du gaz que nous importons. Mais dans tous les cas, il n’y a aucune urgence.

Si l’Europe exploitait demain les gaz de schiste, ce ne serait pas la clé pour sortir instantanément de la crise. Mais à long terme, je pense que l’Europe devrait faire un inventaire de ses ressources, notamment pour notre sécurité collective. Il ne me semble pas soutenable de ne pas aller regarder de plus près la richesse dont nous disposons.

Mais n’est-ce pas ouvrir la boîte de Pandore?

Je comprends ces craintes exprimées par les populations directement concernées et elles me semblent légitimes. Pour que l’exploration ne soit pas la première étape vers l’exploitation, il faut que le Parlement donne des garanties. Il faudrait aussi que l’on puisse avoir en France un débat public sérieux, approfondi et serein sur ce sujet.

Nous devons gérer une transition énergétique et le gaz émet, lorsqu’il est brûlé, moins de CO2 que le pétrole ou le charbon. Certes, nous avons les énergies renouvelables, mais elles sont généralement intermittentes (liées à la présence du soleil ou à la force du vent) et nous ne sommes pas encore capables de stocker de l’électricité. Quand ce sera le cas, nous pourrons nous passer de gaz, mais d’ici là, pendant quelques décennies, nous en avons encore besoin. Et nous devons donc veiller à la sécurité de nos approvisionnements en gaz.

Le gaz émet moins de CO2, mais il émet du méthane…

Lorsqu’il s’échappe au lieu d’être brûlé, du méthane (1) est émis, gaz dont le coefficient de réchauffement climatique est 25 fois plus fort que celui du C02. Ce point de sécurité est essentiel, de même que tous les impacts environnementaux doivent entrer dans le débat.

Ce qui décide certains syndicats de salariés à défendre les gaz de schiste, c’est les créations d’emplois que leur exploitation pourrait entraîner. On évoque le chiffre de 100.000 d’ici à 2020. Cela vous semble-t-il possible?

Je suis assez sceptique dans la mesure où nous ne connaissons pas le potentiel de nos sous-sols. D’autre part, 2020, c’est presque «demain» et exploiter des gaz de schiste nécessite la mobilisation de fonds importants et la construction de toute une chaîne logistique dont la réalisation ne s’effectuer pas du jour au lendemain. Avancer un tel chiffre me semble hasardeux à cet horizon. En revanche, il est possible que plus tard, dans la prochaine décennie, ce gaz soit un élément de la transition énergétique européenne.

(1) Selon une étude américaine, les puits de gaz de schiste aux Etats-Unis laissent fuir 9% de méthane dans l'atmosphère.