Chine: «La fête semble bel et bien finie»

INTERVIEW Un changement de président pour la Chine pour une nouvelle dynamique économique? La Chine, qui a imposé un rythme de croissance effréné au monde depuis douze ans, s'essouffle et aura des difficultés à renouveler son modèle, selon Pierre Sabatier qui a répondu aux questions de «20 Minutes»...

Propos recueillis par Bertrand de Volontat

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Des slogans proclamaient «Vive la pensée Mao Zedong» ou «Soutenir la théorie de Deng Xiaoping», tandis que sur la place, des panneaux soutenus par 80.000 écoliers permettaient d'en lire d'autres, comme «Le socialisme est bon».
Des slogans proclamaient «Vive la pensée Mao Zedong» ou «Soutenir la théorie de Deng Xiaoping», tandis que sur la place, des panneaux soutenus par 80.000 écoliers permettaient d'en lire d'autres, comme «Le socialisme est bon». — SIPA

La deuxième puissance mondiale est à un tournant politique mais également économique. En effet, jeudi a été officiellement lancé la nomination d’un nouveau président. Précisément, le XVIIIe Congrès du Parti communiste chinois durera sept jours et s'achèvera le 14 novembre. Le président Hu Jintao cédera à l'issue de ce Congrès la tête du parti au vice-président Xi Jinping. Celui-ci devra relever un immense défi: permettre à la Chine de retrouver une nouvelle dynamique de croissance afin d’aller enfin revendiquer la place de plus grande puissance mondiale aux Etats-Unis. Un enjeu inatteignable selon Pierre Sabatier, président du cabinet indépendant de recherche économique et financière PrimeView et co-auteur de «La Chine, une bombe à retardement» qui a répondu à 20 Minutes.

La Chine peut-elle économiquement redémarrer avec son nouveau président?

La fête semble bel et bien terminée. Les deux leviers économiques que la Chine a utilisés pour devenir la deuxième puissance mondiale, à savoir les exportations et les investissements, sont à bout de souffle. Car la réussite de la Chine au cours des 15 dernières années est finalement assez simple: le pays s’est calqué sur le modèle de la deuxième révolution industrielle des années 1960, qui repose essentiellement sur une compétitivité coût hors du commun. Mais pour devenir le numéro un, cela ne suffisait pas: les gouvernants ont offert aux occidentaux de la visibilité, en s’engageant à maintenir leur monnaie à un niveau bas pendant longtemps.  Depuis 2001 et son entrée dans l’OMC, la Chine est devenue le premier exportateur mondial avec 12% du marché (contre 2% en 2001) et en a fait un véritable moteur de son économie. Malheureusement, il y a un hic: qui dit exportations chinoises dit importations européennes et américaines... la récession mondiale de 2008-2009 a de ce point de vue changer définitivement la donne.

A ce moment-là, la Chine a déjà su se réinventer pour ne pas s’arrêter?

La Chine a en effet tourné sa croissance vers l’investissement immobilier et dans les infrastructures, en injectant dans l’économie une montagne de crédits. Mais les niveaux atteints sont tels (l’investissement représente 50% du PIB, du jamais vu dans l’histoire économique) qu’il devient de plus en plus difficile et dangereux de maintenir ce rythme d’investissement dans la durée (en Europe par exemple, les pays consacrent 10% de leur PIB dans les investissements). D’autant que les investissements réalisés par les entreprises sont rarement rentables et les (trop nombreux) crédits alloués par les banques sont sous le coup d’une forte probabilité de défaut. Un tel système révèle en réalité la très mauvaise efficacité du système financier en Chine, qui résulte d’une trop grande proximité entre pouvoirs politique et économique.

Mais la demande intérieure va relancer l’économie dans le bon sens?

Pas dans l’immédiat, même si afin d’éviter la récession, la volonté des dirigeants chinois est claire: se tourner vers le marché intérieur. Mais il sera difficile pour les nouvelles têtes en place de passer de la parole aux actes, car le modèle dans lequel la Chine est engagée est trop cyclique et les excès passés ont été trop loin : la Chine est le pays au monde où la consommation des ménages pèse le moins sur le PIB (35%, contre 60% en Europe). Pour rattraper son retard, il faudrait que les salaires s’envolent, ce que les entreprises locales ne supporteraient pas au regard de leur santé actuelle. Aujourd’hui, le pays souffre d’abord d’un excès d’offres d’infrastructures, d’entreprises, d’immeubles, de produits manufacturés par rapport à ce que la demande chinoise est réellement capable d’absorber. Conséquence, se reposer sur le marché chinois ne sera possible qu’après une période nécessaire de récession permettant de purger ces excès passés.

La Chine est condamnée à stagner, dépendante de la santé de ses partenaires commerciaux?

Il faut remettre en cause le modèle chinois de ces dix dernières années.  Pour cela, le système financier doit devenir plus transparent et être entièrement repensé, avec notamment la réforme des politiques de distribution de crédits. Il faut que le nouveau gouvernement fasse  la chasse à la corruption et au clientélisme qui gangrènent l’économie et définisse une meilleure distribution de la richesse créée pour permettre l’éclosion d’une réelle demande intérieure susceptible de porter la croissance du pays. Le gouvernement central est conscient de la nécessité de ces changements structurels mais leur mise en œuvre ne sera pas simple. La Chine vit la fin d’un cycle lui ayant permis de passer d’un pays pauvre à un pays à revenu moyen en un temps record. Mais devenir un pays riche sera bien plus complexe car cela nécessitera une redistribution totale des cartes bien difficile à gérer sans accident dans un système qui reste d’une grande rigidité.