Rentrée littéraire: Edouard Louis en a-t-il fini avec «Eddy Bellegueule»?

LIVRES Deux ans après le succès surprise et controversé de son premier roman «En finir avec Eddy Bellegueule», Edouard Louis prolonge l’autofiction avec une «Histoire de la violence», publiée ce 7 janvier. Percutant, et à nouveau dérangeant…

Annabelle Laurent

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Le jeune romancier Edouard Louis en janvier 2015
Le jeune romancier Edouard Louis en janvier 2015 — RAPHAEL LUCAS/SIPA

Le succès avait été spectaculaire : un premier roman, tiré à 2.500 exemplaires, d’un certain Edouard Louis, inconnu au bataillon, se hissait soudain au sommet des ventes. C’était en janvier 2014, il y a deux ans, et Edouard Louis scotchait les lecteurs avec le récit bouleversant d’une enfance gâchée, celle d’un jeune gay rejeté et harcelé, dans un village ouvrier de Picardie, Hallencourt. Le récit était aussi celui de sa fuite, au lycée d’Amiens d’abord, puis à Paris où il était devenu Edouard Louis, un étudiant en sociologie à l’Ecole Normale supérieure et à l’EHESS, passionné par le discours sur la domination de Pierre Bourdieu, et auteur en devenir à seulement 21 ans.

Mais à l’enthousiasme unanime avaient rapidement succédé les polémiques. On l’accusait de « racisme de classe », de mensonges ; la presse s’était rendue à Hallencourt, pour « vérifier »… Tandis qu’Edouard Louis revendiquait inlassablement ses droits : il s’agissait d’un roman. Pas d’un documentaire. La polémique aurait pu le décourager, le détourner, un temps, de l’autofiction et de la mise à nu. Mais c’est tout le contraire que propose son Histoire de la violence, en librairie ce jeudi 7 janvier.

Le double récit d’une nuit, depuis Paris et Hallencourt 

Le récit est, à nouveau, autobiographique. Le roman s’ouvre le 25 décembre 2012, au lendemain d’une nuit traumatisante que l’auteur vient de vivre. La veille, à quatre heures du matin, alors qu’il rentre chez lui après un réveillon arrosé avec des amis, un homme l’aborde, place de la République. Il s’appelle Reda, et lui fait des avances auxquelles Edouard ne résiste pas longtemps. Ils passent la nuit ensemble, chez lui. Puis la situation dégénère subitement : Reda lui vole son téléphone. Edouard l’accuse à demi-mot. Puis Reda le frappe, l’étrangle, sort une arme, et le viole. Les détails de la nuit, puis les démarches auprès de la police et à l’hôpital où il se rend le lendemain pour se procurer une trithérapie préventive, sont ensuite aussi bien racontés par Edouard Louis que par sa sœur.

« Dans ce livre, il n’y a pas une ligne de fiction. La structure est fictionnelle, mais tout est vrai, y compris le prénom du garçon, ses origines », assure Edouard Louis à Livres Hebdo. En 2012, il expliquait à 20 Minutes avoir voulu, avec Eddy Bellegueule, raconter « la violence, la guerre permanente, l’insurrection de tous contre tous qui fait la société ». Cette Histoire de la violence prolonge ce projet, en liant à nouveau son histoire personnelle, intime et humiliante, à une réflexion sur les mécanismes de domination, le racisme, la misère.

Ainsi sa sœur lance-t-elle, depuis Hallencourt, en commentant l’agression qu’elle raconte à son tour à son mari : « Edouard il joue tellement bien son rôle qu’au final ceux qui lui ressemblent [parce que lui comme Reda ont connu, enfant, la misère], ils l’attaquent en pensant qu’il est du camp adverse ». En convoquant sa voix, sa version des faits, son langage, Edouard Louis montre qu’il n’en a bien sûr pas fini avec Eddy Bellegueule. De nouveaux souvenirs d’Hallencourt surgissent, de nouvelles réponses aux questions que posait le roman, aussi. Comme quand il fait dire à sa sœur : « Je me dis des fois qu’il nous a jamais pardonné de l’avoir accepté ».

Eddy Bellegueule s’éloigne 

En parallèle, Eddy Bellegueule semble s’éloigner toujours plus dans la vie d’Edouard Louis. D’abord parce qu’il est passé en deux ans d’un auteur inconnu à un écrivain traduit dans le monde entier : « Acabar com Eddy Bellegueule », « Leszámolás Eddy », « Farvel til Eddy Bellegueule », le roman a été traduit en vingt langues, et Edouard Louis en partage les couvertures sur son compte Twitter. Mais aussi parce qu’il est devenu un écrivain engagé, avec notamment deux tribunes signées cet été avec son ami le sociologue Geoffroy de Lasmenerie : l’une le 1er août dans Libération pour appeler à boycotter les Rendez-vous de l’histoire de Blois qui avaient invité Marcel Gauchet, à leurs yeux un « militant de la réaction », et l’autre fin septembre dans Le Monde, pour appeler à une contre-offensive intellectuelle de gauche.

Sur son compte Twitter, Edouard Louis tweete avec dépit les résultats du FN dans son village d’Hallencourt (46,52 %) au premier tour, dénonce les dérives de l’état d’urgence, se mobilise pour les migrants, déplore la rafle de Pajol, en juin, à Paris, se réjouit de la victoire de Syriza, en janvier dernier. « Tout est politique. Quand j’écris, la littérature est politique », rappelle-t-il à Livres Hebdo, en espérant que son second roman ait autant de réactions que le premier. Car ce serait « terrifiant, dit-il, de faire un livre qui ne dérange personne ».