George Orwell (à gauche), Boualem Sansal pour a sortie de «2084» (droite)
George Orwell (à gauche), Boualem Sansal pour a sortie de «2084» (droite) — IBO/SIPA / AP/SIPA

RENTREE LITTERAIRE

«1984» versus «2084»: Sansal ou Orwell, on fait le match des mondes

Avec « 2084 » Boualem Sansal se mesure à un monstre de l’anticipation. Relève-t-il le défi? On compte les points…  

Boualem Sansal se mesure à l’un des chefs-d’œuvre de la littérature d’anticipation et imagine une suite à 1984. Après avoir lu l’œuvre de George Orwell à l’adolescence, l’écrivain francophone a observé les prophéties se réaliser dans l’Algérie des années 1960, « alors, (il) a imaginé un livre qui se placerait dans un temps où ce système aurait triomphé sur les autres et se serait installé », comme il l’explique dans une interview au Monde. Hérésie ou tour de force ? 2084 de Boualem Sansal est en tout cas plébiscité par la presse, il s’est même invité dans la plupart des sélections des grands prix littéraires (le Goncourt en tête). Alors, son remake fait-il le poids face au monstre philosophique signé Orwell ? On fait monter le challenger Sansal sur le ring de la littérature.

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Big Brother versus Abi : Un point pour Orwell (faut pas déconner)

Big Brother, le chef du parti – et de l’Etat de l’Océanie — imaginé par George Orwell, est la figure de l’Etat totalitaire et du contrôle total des libertés. Avec les révélations récentes sur la surveillance de la NSA, sa devise [« Big Brother vous regarde »] n’a jamais été aussi actuelle. Abi de Boualem Sansal marche dans les pas du premier. Il jouit d’un culte de la personnalité tout aussi extrême et, étant le messager de Yölah (Dieu), il a tout pouvoir. Si Sansal construit un système politique aussi complexe que celui de l’écrivain britannique, le premier a inspiré une émission de télévision, un film avec Jim Carrey… L’icône de propagande du roman d’Orwell est tout simplement imbattable.

Novlangue versus Abilang : Allez, ex aequo pour être sympa

Aussi talentueux Sansal soit-il, Orwell a tout inventé. L’« abilang » de 2084 est un dérivé de la « novlangue » de 1984 (il la cite d’ailleurs dans son roman), elle en reprend tous les principes : une langue vidée de son sens pour empêcher la critique de se formuler. Si le terme « novlangue » est même entré dans le langage courant, Sansal réfléchit (lui aussi) sur le libre arbitre et la naissance d’un esprit critique dans un système ultra-verrouillé où la pensée est écrasée à coups de slogans atroces (« l’esclavage, c’est la vie », « l’ignorance, c’est la force »). L’abilang « ne parlait pas à l’esprit, elle le désintégrait, et de ce qu’il en restait (un précipité visqueux) elle faisait de bons croyants amorphes ou d’absurdes homoncules », écrit-il. On salue l’exercice de style de Sansal. Aller, ex aequo.

Winston versus Ati : Un point pour l’optimisme de Sansal

Ati est l’alter ego de Winston : un fonctionnaire formaté à son système depuis l’enfance. Derrière sa naïveté naît un esprit rebelle qui cherche une alternative à l’Abistan (le monde gouverné par Abi, vous suivez ?). Il imagine la liberté – un mot qui le fascine, qu’il n’a jamais utilisé et qu’il ne connaît pas —, et se met en quête d’un autre monde, peut-être caché derrière la Frontière où l’homme aurait une histoire, un passé. Là où Orwell allait jusqu’au bout de l’horreur, Sansal, lui, laisse imaginer une porte de sortie à Ati. Il a le mérite de donner de l’espoir, si infime soit-il. Un point pour le constat un peu moins catastrophiste de l’homme.

Avec son Abistan, Sansal dessine un monde théocratique sur fond de goulag islamiste qui nie l’existence d’un passé. Tandis que le système d’Orwell a quasiment vu le jour, celui de Sansal dépeint une version du futur (proche ?). On peut dire que notre challenger relève le défi.