Marseille : « Être l’étincelle qui met la lumière sur La Castellane », on a discuté avec le rappeur Graya

Interview À 28 ans, le rappeur de La Castellane sort son deuxième album. Il nous parle de la vie au quartier et des difficultés de sortir de ce qui est souvent considéré comme l’une « des pires cités de France ».

Le rappeur Graya, dans son quartier de La Castellane, à Marseille
Le rappeur Graya, dans son quartier de La Castellane, à Marseille — Alexandre Vella
  • Graya, 28 ans, est un rappeur originaire de la cité de La Castellane à Marseille.
  • Il sort son deuxième album, « Réincarnation ».
  • Dans une interview pour « 20 Minutes », il nous parle de la vie au quartier et des difficultés de sortir de ce qui est souvent considéré comme l’une « des pires cités de France ».

La Castellane, cité déshéritée et emblématique des quartiers nord de Marseille est jusqu’à présent connue essentiellement pour deux choses : Zinédine Zidane, et ses lucratifs points de vente de stupéfiants. Dans ce marasme, la musique tente de frayer son chemin. Sur celui-ci, le rappeur Graya, 28 ans, qui sort Réincarnation son deuxième album et a signé chez Believe, entreprise française spécialisée dans l’accompagnement des artistes et labels, avec qui travaillent Jul, PNL ou encore Seth Gueko.



Comme rappeur, est-ce que venir de La Castellane est quelque chose de plus à porter ?

Oui, on peut dire ça. La Castellane, ce n’est pas connu que pour son trafic de drogue. Il y a des gens qui en sont sortis, Zidane quand même. Mais c’est vrai que musicalement assez peu jusqu’à présent. Moi, j’essaye d’apporter cet univers-là mais j’ai grandi dans une cité où il est difficile d’en sortir. Il y en a, ils ont préféré en sortir avec l’argent facile. La nouvelle génération, elle a trop faim.

Comment tu expliques ça ?

Je crois que peu en sortent parce qu’il n’y a pas assez de lumière. Des artistes ici, il y en a plein. Mais c’est ça, il manque juste la lumière et si je peux être l’étincelle qui la mette sur la cité… Il faudrait aussi que le regard extérieur change. Il se passe des choses bien ici. Prenez le Castélival, le festival regroupe 10.000 personnes au quartier et ça se passe bien, mais ça, les médias n’en parlent pas. En réussissant dans mon domaine, je peux aider à faire changer l’image du quartier et j’ai déjà un peu réussi en un sens. Il y a des jeunes de la nouvelle génération qui se diront : « Graya, il a réussi, donc je peux aussi ». Et ils se concentreront plus sur la musique et moins sur le deal. Ce serait une fierté.

Est-ce qu’il manque à La Castellane des infrastructures ? Par exemple à La Savine, il y a eu le studio B-Vice…

Oui, il manque un studio et je pense que ça va se faire avec le temps. Il y a des associations qui essaient de se développer. Manu [son « manager »] a relancé l’équipe du foot du quartier. Mais tu sais, si moi je devais ouvrir mon studio ici, dans ma cité, ça deviendrait plus un squat. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Personnellement, j’ouvrirai un studio mais dans un autre endroit, pour une nouvelle inspiration.

Justement, ton premier album et celui qui vient de sortir ne parlent presque que de la vie du quartier, comment tu comptes te renouveler ?

Sortir du quartier, même si j’y reviendrai toujours. Visiter les beaux endroits, voyager. Mon prochain album j’aimerais le faire au Sénégal, le pays d’origine de ma famille. Il y en a, ils sortent jamais de La Castellane. Pourquoi tu veux partir quand tu as tout ici ? L’argent en bas de chez toi, l’école, le collège, le centre commercial Grand littoral… Tu sais Soprano chantait : « Y a des mecs des quartiers nord qui n’ont jamais vu le Vieux port ». C’est réel.

Quelles sont tes relations avec les autres rappeurs de Marseille, tu as fait des featuring avec Ninho, Soprano, Alonzo, Uzi… Comment ils te perçoivent ?

En fait, La Castellane est tellement connue que tous les artistes, même les grands, pour pouvoir entrer dans le quartier, ils vont collaborer avec toi. C’est malheureux, mais c’est comme ça. Juste pour la lumière. Dans le foot, c’est connu mondialement pour Zinédine et pour la drogue dans toute l’Europe, voire au-delà. Et les artistes savent qu’en venant clipper ici, ça va leur faire une grosse street crédibilité, c’est pour ça qu'ils collaborent. Après il y a des artistes avec qui humainement je m’entends bien et ça se fait naturellement. Et d’autres je sais que c’est juste pour la notoriété du quartier.

Des noms ?

(rires) Non.

Est-ce que ton rapport au quartier a changé ?

C’est plus la même. Enfin il y a toujours eu du respect, mais c’est monté en grade. Je ne vais pas te mentir, j’ai pu faire un peu d’argent sale. Maintenant que tout est légal, ça a changé. Pour les petits qui veulent se lancer, ils peuvent voir que parti de rien tu peux réussir. Regarde, moi ça fait quatorze ans que je travaille, je n’ai rien lâché, même par terre, car je savais que le rap était ma seule porte de sortie. Après, tu sais, quand la notoriété elle commence à monter, c’est toujours un peu compliqué. Certains me voient comme la fierté du quartier, d’autres meurent de l’intérieur.

Les rappeurs, parfois, se construisent un personnage, une histoire. Quelle est celle que tu voudrais raconter ?

Chacun a une histoire mais tout le monde ne la raconte pas. Je ne vais pas me créer de personnage. Il y a ceux qui racontent et ceux qui ont fait. Si je raconte des histoires, tout le monde va me prendre pour un menteur, alors je les garde pour moi. Réincarnation, le nom de mon nouvel album, c’est un peu ça. J’essaye de faire un peu de morale avec des choses que j’ai vécues. Mais c’est aussi l’espoir que le quartier change, que la nouvelle génération évite l’argent trop facile.