Comment l'électro est devenue une tradition versaillaise

MUSIQUE Le musicien Saint-Michel marche sur les pas de ses aînés versaillais Air, Phoenix et Etienne de Crécy…

Benjamin Chapon

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Saint Michel (Philippe Thuillier) en résidence à Versailles
Saint Michel (Philippe Thuillier) en résidence à Versailles — Alexandre Isard
  • Saint-Michel sort un second album réalisé lors d’une résidence à Versailles, sa ville d’origine.
  • Le musicien électro perpétue ainsi la tradition d’artistes versaillais à succès comme Air et Phoenix.
  • La ville de Versailles s’implique de plus en plus dans le soutien aux musiques actuelles, notamment avec le festival ElectroChic.

Rappelez-vous. L’an 2000. Cette année-là, le bug mondial n’eut pas lieu mais le big bang de l’électro versaillaise secoua la planète. Air, suivi de près par Phoenix, sortaient des albums aux retentissements internationaux, bien aidés par Sofia Coppola qui utilisa la musique de Air dans Virgin Suicides puis celle de Phoenix dans Lost in Translation.

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Même sans la future réalisatrice de Marie-Antoinette, Air et Phoenix avaient un destin mondial tout tracé, porté par l’incroyable tendance french touch. Cette même année 2000, Étienne de Crécy et Alex Gopher, passés, comme les membres de Air, par le lycée Jules-Ferry de Versailles, sortaient eux aussi leurs premiers albums.

Versailles is the new Los Angeles

Et le monde de s’interroger : que se passe-t-il à Versailles pour qu’autant de musiciens électro de talent en jaillissent ? En 2009, Thomas Mars et Laurent Brancowitz, de Phoenix, nous expliquaient que « l’ennui » était probablement le premier responsable. Ni salle de musiques actuelles, ni bar musical, ni disquaire indépendant… Les ados versaillais n’avaient pas d’autres choix que de faire eux-mêmes leur musique. Un peu court, comme explication, jeunes hommes.

Dix-huit ans plus tard, les pionniers de la french touch versaillaise ont continué leurs carrières. Et ce vendredi, un jeune artiste versaillais, Saint-Michel, perpétue à sa façon la tradition de l’électro élégante du cru avec son second album, The Two Of Us. S’il a quitté Versailles à ses débuts en tant qu’artiste, Philippe Thuillier, Versaillais pur sucre passé par les scouts d’Europe et une préparation à Saint-Cyr, est revenu dans la ville de son enfance pour composer et enregistrer cet album. Et il y donnera le samedi 17 mars, le premier concert de sa nouvelle tournée dans le cadre du festival ElectroChic.

Je vous écris une lettre…

« Le directeur de la culture de la mairie de l’époque est venu me voir après un concert, en 2014, raconte le musicien. Il m’a écrit une vraie belle lettre manuscrite dans laquelle il me demandait comment il pouvait m’aider, au nom de la ville. Ça m’a touché… À l’époque, je cherchais un local parce que j’en avais un peu marre de vivre au milieu de mon matos. Je m’attendais à ce qu’il me trouve un petit truc et puis… voilà. » Depuis trois ans, Philippe jouit de près de 200 mètres carrés au dernier étage de la bibliothèque de Versailles, avec vue imprenable sur l’Orangerie et les jardins du château.

« C’est l’ancien appartement de fonction de la directrice. Je n’ai pas le droit d’y vivre mais c’est d’un confort incroyable. » Plutôt défraîchi, voire franchement décati, le lieu a malgré tout un charme certain. « Adolescent, j’ai eu ma période où je trouvais Versailles exécrable, je disais que rien n’était fait pour les artistes. Aujourd’hui, je suis obligé de constater qu’il y a plein de choses en faveur de la culture. »

Du baroque à la french touch

Assez fier de son coup avec la résidence de Saint-Michel, le maire de la ville, François de Mazières (LR) a beau jeu de moquer les clichés sur sa ville prétendument endormie : « Versailles est une ville inspirante pour les artistes hier comme aujourd’hui. On entend toujours les mêmes clichés crétins de la part de personnes qui n’y habitent pas. Mais depuis 2010, par exemple, nous accueillons des compagnies de théâtre en résidence et elles se sentent bien, ici, pour créer. »

L’édile a une explication plutôt maline à la longue généalogie d’artistes électro versaillais : « Il y a depuis longtemps de nombreux ensembles musicaux de très haute qualité à Versailles. De mon point de vue, l’électro est une musique savante. Il est donc tout à fait naturel que Saint-Michel aujourd’hui, ou Air et Phoenix hier, aient vu le jour à Versailles. Ils s’inscrivent dans une tradition versaillaise… »

Versailles-sur-Mer

Le musicien lui-même est obligé d’admettre que son retour au bercail l’a inspiré : « Il y a un effet doudou de se retrouver dans la ville de son enfance. Le trajet du matin pour venir au studio est super agréable. Ici, il y a de la lumière, il y a du vent, déjà un goût d’ailleurs. Certains jours, on pourrait se croire dans un port ! C’est très inspirant pour quelqu’un comme moi. J’ai été obligé de constater que Paris m’abîmait avec ses sollicitations. »

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S’il a eu la chance d’un confort de travail hors du commun, Philippe veut désormais rendre à la ville ce qu’elle lui a donné. Il participera à la deuxième édition du festival ElectroChic, organisé du 15 au 17 mars à Versailles et trois autres villes de la communauté d’agglomération. Il donnera aussi, vendredi, jour de la sortie de son nouvel album, un workshop intitulé « Composer, éditer » avec les élèves des classes de Musiques actuelles des conservatoires de Versailles et Viroflay.

« Air et Phoenix, pour moi, ont été des grands frères et des modèles dans la mesure où, grâce à eux, je me suis dit que c’était possible, en venant de Versailles, de faire de la musique. Si je peux aider des jeunes à faire le même chemin, j’en serais ravi. »

Le gîte mais pas le couvert

Le maire de Versailles ne dit pas autre chose : « Les lieux comptent beaucoup. Notre rôle est de pouvoir permettre des rencontres entre les musiciens, et de donner, grâce au Conservatoire, une formation solide à ceux qui le souhaitent. Nous ne voulons pas entrer dans un système où les musiciens n’attendraient de nous que du fric. »

À ceux qui s’étonnent que la ville, réputée pour ses catholiques ultra-conservateurs plutôt que pour ses raves parties sauvages, s’intéresse aux musiciens électro, François de Mazières plaide le malentendu : « Versailles est une ville beaucoup plus atypique que certains veulent bien le penser. Il y a un environnement culturel et artistique. Mais savoir pourquoi des musiciens de Versailles connaissent un succès international et d’autres non, c’est mystérieux. Je crois que cela tient au fait que notre ville et son château sont inspirants. »

Un festival pour les soutenir tous

Philippe Thuillier n’a pas d’autre explication. « Moi ça m’amuse de faire une musique qui casse un peu les clichés qu’on peut avoir du claveciniste versaillais… À part ça, je ne pense pas qu’il y ait une inspiration versaillaise. Là, j’ai composé et enregistré dans un lieu chargé d’histoire. C’est l’ancien ministère des affaires étrangères sous Louis XV. Ici même, des gars ont décidé d’envahir l’Autriche ou de foutre une raclée aux Anglais. Et moi, je réfléchis à ma suite d’accords. Ça me fait délirer mais ça s’arrête là. » François de Mazières ne voit pas pourquoi grandir à Versailles interdirait de se tourner vers les musiques actuelles : « L’électro n’est pas une musique si subversive que ça. Pour en avoir discuté avec les groupes, leurs familles ont joué un rôle important aussi. Les pères de famille ont épaulé leurs fils… »

Philippe Thuillier espère que, bientôt, une « vraie classe de musiques actuelles pointue et réputée au conservatoire de Versailles » permette de ne pas uniquement compter sur les pères de famille. « Une salle aussi, ce serait génial. Le festival ElectroChic, c’est super. On a longtemps cherché à comprendre la recette de la vinaigrette versaillaise qui permettait aux projets électro de prendre. À force de la chercher, on va l’inventer ! »