Festival de Sanremo 2018: Comment l’Italie a choisi ses candidats à l’Eurovision

MUSIQUE Récit de la finale de la 68e édition du concours de la chanson italienne vue de la salle de presse…

Fabien Randanne
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Ermal Meta et Francesco Moro sur le tapis rouge devant le Théâtre Ariston, le 5 février 2018, à la veille de la première émission en direct du Festival de la chanson italienne de Sanremo.
Ermal Meta et Francesco Moro sur le tapis rouge devant le Théâtre Ariston, le 5 février 2018, à la veille de la première émission en direct du Festival de la chanson italienne de Sanremo. — Ettore Ferrari/AP/SIPA

De notre envoyé spécial à Sanremo (Italie)

Tous les ans, c’est la même chose. Les Italiens s’infligent une soirée marathon qui débute un peu avant 21 h pour finir ils ne savent quand. Cette nuit de samedi à dimanche, ce devait être bouclé à une heure du matin, dixit le programme télé. Il aura fallu une demi-heure de plus pour en voir le bout.

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De quoi parle-t-on ? De la finale du festival de Sanremo. Un concours de chansons italiennes - cette année, elles étaient vingt en lice. L’enjeu ? La gloire d’avoir gagné ce rendez-vous mythique de la variété transalpine et le droit de défendre les chances italiennes à l’ Eurovision en mai. Le tout est entrecoupé de pubs, de sketchs, d’autres morceaux interprétés par des artistes invités, comme Laura Pausini, et de pubs pour l’album de Laura Pausini. C’est donc à la fois une compétition, une émission de variétés et un joyeux bordel.

Les Italiens adorent ça. Depuis 1951. Si bien qu’ils font durer le plaisir toute la semaine : depuis mardi, chaque show diffusé sur la Rai 1 a réalisé en moyenne 50 % de parts d’audience. Un score impressionnant.

« Mais ça t’intéresse ? », me lance un journaliste

Vu de l’intérieur, c’est tout aussi surprenant. Dans la salle de presse du Théâtre Ariston où se déroule l’événement, plusieurs centaines de journalistes étaient réunis pour bosser, mais aussi guetter le faux pas. D’un point de vue fashion, car ici les tenues sont scrutées, commentées, évaluées. Par exemple, la robe de la jeune Annalisa a été accueillie par les railleries. Ce qui se matérialise dans La Stampa de ce dimanche par ces quelques lignes acerbes : « Aucun membre de sa famille ne lui a jamais dit qu’il existe d’autres couleurs pour les vêtements que la couleur des culottes de grand-mère. »

Les faux pas vocaux ne sont pas épargnés. Ainsi, quand Robby Facchinetti surjouait sa chanson et laissait traîner dans d’étranges vibes les ultimes syllabes de chaque vers (un tic assez agaçant, il est vrai), les esprits taquins répondaient par des imitations caricaturales.

En revanche, pour Une vita in vacanze, le morceau du groupe Lo Stato Sociale, certains étaient à deux doigts de lancer une queue-leu-leu entre les rangées de tables de la salle de presse.

« Mais ça t’intéresse ? », me lance mon voisin Mattia, journaliste à l’hebdomadaire Di Più, également curieux de savoir si les artistes en lice sont aussi connus en France. Je réponds oui à la première question et non à la deuxième car ce sont surtout les Italiens expatriés qui pourraient mettre un visage sur le nom de Noémie, Max Gazzè ou Diodato. D’ailleurs, lorsqu’on compare nos morceaux préférés, on n’est pas au diapason. Dans les parages, beaucoup idolâtrent Ornella Vanoni (ici ils disent LA Vanoni, ce qui est un signe d’admiration) qui n’était pas passée dans mes radars. Pas davantage que Ron et son interprétation d’une chanson inédite de Lucio Dalla.

Grognements et huées

Petite télécommande en main pour recueillir mes votes (les suffrages des journalistes comptaient pour 30 % dans le résultat final, contre 50 % pour le public et 20 % pour un jury d’experts), j’ai composé les numéros de mes trois favoris, le duo Ermal Meta et Fabrizio Moro et les groupes Lo Stato Sociale et The Kolors. De (très) longues minutes plus tard - car en plus du temps laissé pour voter, il a fallu celui de remettre une ribambelle de prix de celui de la Critique à celui de la meilleure composition ou du meilleur interprète -, est enfin venue le moment de révéler le classement.

A cette heure-là, le carrosse de Cendrillon serait depuis bien longtemps redevenu citrouille. Fin du conte de fées aussi pour ceux qui se sont classés entre la dernière et la quatrième place et dont les noms ont été égrainés un par un. Grognements et huées dans la salle de presse à l’annonce de certains noms que d’aucuns auraient espérés mieux positionnés, du style Marianne James et son « Mais vous avez de la merde dans les oreilles ». Il y a aussi quelques êtres assez cruels qui se réjouissaient bruyamment du mauvais classement des artistes qui n’avaient pas grâce à leurs yeux. En cela, les attitudes italiennes sont en phase avec la tendance râleuse des Français.

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Ce serait évidemment un peu trop facile si le Top 3 avait ensuite été annoncé de but en blanc. Non : il a fallu revoter parmi les trois chansons les plus plébiscitées pour sa préférée (je suis personnellement resté sur celle de Meta et Moro), puis encore patienter des plombes, sans compter sur un ultime cafouillage (un retard dans le calcul des pourcentages qui a contraint le trio d’animateurs à meubler comme dans un magasin Conforama qui aurait été dévalisé). Vers 1h20 du matin, mes « chouchous » ont été déclarés vainqueurs de cette 68e édition, devant le groupe Lo Stato Sociale et Annalisa.

« On a été blessé, on s’est sentis attaqués injustement »

A la télévision, c’est une pluie de confettis, dans la salle de presse, une journaliste adresse, sourire aux lèvres, de frénétiques bras d’honneur à un collègue assis derrière elle. Un chambrage qui illustre la guéguerre que les rédacteurs se sont faite cette semaine au sujet de Non mi avete fatto male, la chanson d’Ermal Meta et Fabrizio Moro : leur coauteur, Andrea Febo, a réutilisé une partie d’un autre de ses morceaux en 2016. Les détracteurs ont crié à l’auto-plagiat, les défenseurs à la liberté de création. Et les médias se sont régalés de la polémique.

« On a été blessé, on s’est sentis attaqués injustement. Mais pour moi, cette victoire n’est pas vraiment une revanche, ça ne sert à rien de garder de la rancœur », glissera un peu plus tard en conférence de presse Ermal Meta. Il affirmera également que Fabrizio Moro et lui iront volontiers représenter l’Italie en finale de l’Eurovision le 12 mai à Lisbonne (Portugal). Reste à savoir s’ils concourront avec Non mi avete fatto niente ou si cette histoire d’auto-plagiat ira à l’encontre du règlement. Auquel cas ils ont encore une poignée de semaines pour trouver un plan B (ou plutôt une face B). Rendez-vous dans la salle de presse de la capitale portugaise !