Moby: «La technologie possède une face très sombre»

INTERVIEW A 51 ans, le chanteur et DJ américain dévoile un clip dystopique sur notre dépendance aux smartphones, tout en utilisant quotidiennement les réseaux sociaux pour dénoncer la politique de Trump... 

Annabelle Laurent

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Are you lost in the world like me
Are you lost in the world like me — Steve Cutts

«Etes-vous aussi perdu que je ne le suis?», répète Moby dans sa dernière chanson. Dévoilée fin 2016, Are you lost in the world like me s’accompagne surtout d’un clip (très réussi) dans lequel l’animateur Steve Cutts présente une société cauchemardesque: nos yeux de zombies sont indécollables de nos smartphones et seuls les selfies peuvent nous arracher un sourire, entre deux «like» et trois «swipe». Le tout dans un album intitulé These Systems Are Failing. Moby y affiche ses combats, contre la souffrance animale ou le parti Républicain.

Dix huit-ans après son album culte Play, le célèbre chanteur et DJ américain aurait-il fini de jouer? Cette vision si anxiogène de notre rapport à la technologie est-elle la sienne? «Dans le meilleur des cas, on s’auto-disciplinera pour ne pas devenir dépendant de la technologie», explique Moby dans La communication du futur, l'un des dix épisodes de la série documentaire Rêver le futur, diffusée depuis le 27 janvier sur Planète+. Entretien avec un musicien de plus en plus engagé. 

Richard Melville Hall alias Moby.
Richard Melville Hall alias Moby. - Update Productions

Votre clip décrit un monde où nous sommes comme lobotomisés par nos smartphones. Seriez-vous devenu techno-sceptique? 

Oh, c’est une question difficile. La technologie peut être la chose la plus géniale du monde, donner accès à l’information, apporter de la lumière là où beaucoup de dictateurs et gouvernements autoritaires aimeraient agir dans l’ombre, mais elle possède aussi une face très sombre: elle contraint les gens à s’isoler. Et à passer plus de temps avec un petit écran qu'avec les êtres humains autour d'eux.

A la fin du clip, une fille s’apprête à se jeter d’un immeuble et la foule n’a qu’un seul réflexe: sortir son smartphone pour filmer la scène. Vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère…

Are you lost in the world like me, Moby
Are you lost in the world like me, Moby - Steve Cutts

J'ai en fait l’impression que la technologie [celle de nos smartphones] est trop récente pour que l'homme ait eu le temps d’élaborer une sorte de discipline émotionnelle pour la gérer au quotidien de façon saine. Vous devez avoir, comme moi, des amis qui consultent compulsivement leur téléphone, à tel point que pendant un dîner, alors que vous êtes en train de leur parler, leur regard ne va pas arrêter d'aller vers leurs téléphones, comme s’il leur était douloureux d’avoir une conversation avec vous

Les smartphones ne sont qu’un début. En 2050, Internet sera accessible partout dans le monde, la communication pourra se faire - à en croire le documentaire - par hologrammes ou même télépathie. Les liens à distance seront renforcés! 

Les smartphones n'ont que quelques années et ont pris le contrôle du monde, presque comme un virus. Si 7 milliards d’hommes sont obsédés par leurs téléphones aujourd’hui, que se passera t-il dans dix ans quand la technologie sera 100 fois plus irrésistible encore? Je pense que nous pouvons facilement prévoir un futur où les gens ne quitteront plus leurs maisons. Steven Spielberg est en train d’adapter Ready Player One d’Ernest Cline: la population y a laissé tomber les interactions réelles tant le monde virtuel est devenu plus excitant... Les gens n’auront également plus de raison de s’occuper de leur santé. Imaginez, dans dix ans, un trentenaire qui n’aurait grandi qu’avec les écrans, obèse, ne sachant pas interagir avec les gens: pourquoi quitterait-il le monde virtuel ?

Pourquoi votre musique comme vos clips sont-ils de plus en plus engagés?

Je suis à un moment de ma vie où je ne fais pas de tournée, et je n'attends pas vraiment que beaucoup de gens achètent mes disques. J’essaie d’aborder des sujets qui sont importants pour moi, car j'ai l'impression que nous avons atteint un point où la promotion de soi-même, gratuite, n'est ni responsable, ni éthique, qui plus est dans un monde en train de s'effondrer. 

Vous dénoncez régulièrement sur les réseaux sociaux la politique de Trump. Dans une lettre que vous avez publiée au moment de l’élection [«What the fuck is wrong with you»] vous semblez convaincu qu’il échouera et terminera son mandat avec une popularité en chute libre. Comment envisagez-vous les quatre ans à venir?

Nos pères fondateurs ont séparé les pouvoirs autant que possible et cela sauve notre système politique. C’est frustrant quand vous avez le pouvoir, mais très rassurant quand vous ne l’avez pas, de savoir que la classe dirigeante est limitée dans le sien... Cela me donne de l’espoir. Par ailleurs Trump est tellement extrême dans ses positions, tellement à droite, qu'il a galvanisé la gauche d'une façon que l'Amérique n'avait pas connue depuis la guerre du Vietnam. La mobilisation est aussi facilitée par les médias sociaux : la Marche des Femmes a commencé avec une photo Facebook avant de rassembler 3 millions de personnes. Voilà un très bon usage de la technologie! J’espère simplement qu’assez de gens résisteront à Trump…

Vous avez été approché pour vous produire lors l’un des bals de l’inauguration de Trump: comment l’expliquez-vous? Vous avez répondu «D’accord… si le président publie ses déclarations d'impôts»

Je pense qu’ils étaient si désespérés qu’ils ont contacté tous les agents des Etats-Unis pour les supplier de trouver quelqu’un... 

Vos comptes Instagram et Twitter sont pourtant remplis de messages anti-Trump!

J’imagine qu’ils ne savent pas comment marche Google! 

En 2016, vous n’avez donné qu’un seul concert. Pourquoi vous faire si discret sur scène?

J’adore la scène, mais je déteste [il insiste] les tournées. C’est très répétitif, il faut enchaîner les mêmes aéroports, les mêmes hôtels, pour jouer au fil du temps dans des salles de plus en plus petites… Donc répéter la même chose avec des résultats de moins en moins bons. Le militantisme politique, la défense des droits des animaux, l'écriture, la musique, la randonnée, mes amis… Tout cela, je ne veux pas l'abandonner. Après vingt ans de tournée je ne veux pas être l’un de ces vieux musiciens qui tournent encore parce qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre. 

Et le restaurant vegan que vous avez ouvert à Los Angeles [Moby est vegan depuis 29 ans] achève de remplir vos journées?

Pas vraiment, parce qu’à vrai dire, je n’ai aucune idée de ce que j’y fais (Rires). J’ai un manager et un chef, ils tiennent les rênes. J’y vais, j’y mange, j’y traîne, on fait des réunions, mais ça ne me prend pas tant de temps que ça car je n’ai absolument aucune idée de la façon dont je suis censé tenir un restau!