Petits réseaux et gros tuyaux

Anne Demoulin et Anaëlle Grondin

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Les réseaux sociaux réservés à des cercles restreints ont fait leur apparition récemment sur le Web.
Les réseaux sociaux réservés à des cercles restreints ont fait leur apparition récemment sur le Web. — SUPERSTOCK/SIPA

Plus de 900 millions d'inscrits sur Facebook, et moi, et moi, et moi ! Des start-up se lancent sur un nouveau créneau : les réseaux sociaux fermés. Le Web reviendrait-il à l'intime ?
Path, disponible sous forme d'application, permet de partager ses photos et ses humeurs comme sur Facebook, mais avec un cercle restreint. « L'opportunité de revenir à des relations plus intimes », a déclaré Dave Morin, son fondateur, au New York Times. « Un utilisateur moyen sur Facebook a environ 120 amis. Mais il communique de façon bilatérale avec très peu de personnes : cinq pour une femme en moyenne, quatre pour un homme », rappelle Stefana Broadbent, qui enseigne l'anthropologie numérique à l'University College de Londres. « Les réseaux sociaux se sont simplement adaptés aux usages. Sur Facebook, je peux désormais choisir qui verra tel ou tel post », poursuit la chercheuse. « Mais je ne suis pas sûr que les gens prennent le temps de réorganiser leurs contacts », rétorque Olivier Vigneaux, directeur général en charge des stratégies à l'agence BETC Digital.

Les jeux de l'intime sur le Web
Family Leaf et Kidfolio sont, quant à eux, réservés aux membres de la famille. Et Pair, le plus petit réseau social au monde, propose de rester connecté en permanence avec la personne de son choix. « Partager avec une infinité de gens que l'on ne connaît pas bien pose problème, note Olivier Vigneaux. Ces nouveaux réseaux répondent à cette demande de solutions pour retrouver des cercles avec qui on peut partager une intimité réelle. »
Les usages des réseaux sociaux sont devenus sophistiqués au fil du temps. « Globalement, les gens ont appris à se servir de ces outils. Et ils ont défini ce qui était, en quelque sorte, socialement acceptable. Les usagers ont une panoplie de stratégies. Par exemple, sur Facebook, ils utilisent leur vrai nom, tandis que pour un commentaire sur le site d'un journal, ils se servent d'un pseudonyme », explique Stefana Broadbent. Les anniversaires d'adolescents qui rassemblent 50 000 « invités » sur les réseaux sociaux sont des cas rares. Pour Sandra Lemeilleur, doctorante en sciences de l'information et de la communication, sur Internet, les usagers jouent avec l'intime selon trois modes : « Certains ne postent que des banalités, d'autres jouent sur les non-dits, d'autres encore se contentent de critiquer les réseaux. » Les individus savent ce qu'ils veulent montrer et cacher en ligne. « On peut préserver son intimité sur le Web. La messagerie instantanée, les réseaux sociaux permettent aussi de cultiver des relations plus profondes, apporter du lien au-delà de barrières comme la distance », souligne Stefana Broadbent. « La théorie de Mauss sur le don et le contre-don fonctionne sur le Web : plus tu te dévoileras, plus je me dévoilerai, et plus nous aurons de chances d'entrer en relation », raconte Sandra Lemeilleur. Et notamment sur les sites de rencontres : « Sur le Web, il faut savoir doser. Ceux qui postent trop ne sont pas suivis, comme ceux qui ne postent pas assez. C'est assez grisant de s'exhiber sur Internet, car s'exposer, c'est prendre un risque », analyse-t-elle. Sur le Web, comme dans la vie réelle, on ne parle finalement de soi aux inconnus que si plus… et intimité.