Comment la CIA a soutenu des artistes ex-communistes pendant la guerre froide

CULTURE Pollock, Rothko, de Kooning ou Motherwell... Tous ont bénéficié, sans le savoir, du soutien de l'agence de renseignements américaine en pleine guerre froide...

Annabelle Laurent

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Des visiteurs admirent l'oeuvre de Jackson Pollock, dans une exposition consacrée à l'artiste américain, au Japon, le 10 février 2012. 
Des visiteurs admirent l'oeuvre de Jackson Pollock, dans une exposition consacrée à l'artiste américain, au Japon, le 10 février 2012.  — Masaaki Nakajima/NBC/AP/SIPA

La rumeur courait dans les milieux de l’art depuis des années: la CIA se serait servie de l’art moderne, plus précisément de l’expressionnisme abstrait, comme arme pendant la guerre froide. C’est désormais confirmé. Un ex-agent de la CIA, Donald Jameson, vient de briser le silence en se confiant à The Independent.

«Comme un prince de la Renaissance, la CIA a soutenu et promu les toiles des maîtres de l'expressionnisme abstrait américain dans le monde pendant plus de vingt ans», résume le journal britannique. Et ce dès la création de l’agence de renseignements, en 1947.

Mais quel intérêt aurait eu la CIA à soutenir le rayonnement à l’international de ces artistes, qui pour la plupart étaient d’ex-communistes (donc a priori les derniers à mériter l’attention du gouvernement, à une époque de maccarthysme féroce)?

Parce qu’aux yeux de la CIA, le mouvement artistique démontrait l’existence d’une créativité, d’une liberté qui n’avait pas d’équivalent en URSS. La guerre froide se faisait sur tous les fronts: «L’expressionnisme abstrait permettait de faire apparaître le réalisme socialisme comme encore plus rigide et confiné qu’il ne l’était» explique l’ex-agent à The Independent.

Les artistes eux-mêmes n’en savaient rien

Cette politique, appelée la «Grande Laisse», se faisait toutefois dans le plus grand secret. Les artistes n’en savaient rien, et il n’était pas question de les impliquer à une époque où le maccarthysme les surveillait de près pour leurs opinions politiques. «Il ne fallait pas qu’on puisse se retrouver dans la situation d’avoir à supprimer Jackson Pollock» lance même Donald Jameson.

S’il peut aussi paraître étonnant que la CIA ait pu se démarquer autant du maccarthysme, The Independent rappelle qu’elle était à l’époque un «refuge pour les libéraux», à l’écart des pratiques du FBI de J.Edgar Hoover.

Un Congrès pour la liberté culturelle

Comment la CIA s’y est-elle pris pour déployer un tel arsenal dans le secret ? L’agence passait en fait par le «Congrès pour la liberté culturelle», une institution créée de toutes pièces en 1950, constituée d’intellectuels, écrivains, historiens, poètes, et qui, à son apogée, avait des bureaux dans pas moins de 35 pays et publiait une douzaine de magazines.

C’est ce Congrès qui finançait les expositions d'expressionnisme abstrait à travers le monde. L’exposition «La nouvelle peinture américaine» qui s’est tenue à Paris en 1958, avant de faire le tour des grandes villes européennes, est l’une des plus significatives d’entre elles.

Des millionnaires et des musées ont aussi été sollicités, car même pour la CIA, le déplacement et l’exposition des œuvres était très coûteux. Parmi ces millionnaires: Nelson Rockfeller, dont la mère avait cofondé le Musée d’art moderne (MOMA) à New York, aura été l’un des plus grands soutiens de l’expressionnisme abstrait.

Même en passant par le Congrès de la liberté culturelle, la CIA n’avait toutefois pas carte blanche. «Il était très difficile d’obtenir l’accord du Congrès sur ce que nous voulions faire – envoyer des œuvres d’art, des symphonies  à l’étranger, y publier des magazines. Il fallait donc absolument que nous agissions en secret, pour promouvoir l’ouverture.» ajoute Tom Braden, ex-patron de la section internationale de la CIA, également interrogé par The Independent. «Je pense que c’est la plus importante division qu’avait l’agence à l’époque, et je pense qu’elle a joué un énorme rôle pendant la Guerre froide.» conclut l’ex-patron.