Une même volonté d'émancipation

Stéphane Leblanc

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Danaé d'Artemisia Gentileschi (vers 1612) et Eugène Manet et sa fille par Berthe Morisot (1881). Deux toiles de femmes peintres reconnues de leur vivant.Judith et Holopherne, vers 1612-1614.
Danaé d'Artemisia Gentileschi (vers 1612) et Eugène Manet et sa fille par Berthe Morisot (1881). Deux toiles de femmes peintres reconnues de leur vivant.Judith et Holopherne, vers 1612-1614. — THE BRIDGEMAN ART LIBRARYThe Saint Louis Art Museummuseo nazionale di capodimonte

Deux femmes que tout sépare, sauf une même passion pour l'art. Artemisia Gentileschi (1593-1652), contemporaine du Caravage, Berthe Morisot (1845-1895), amie de Degas, Manet, Renoir. Toutes deux ont connu la gloire de leur vivant. Et on doit aujourd'hui aux musées Maillol et Marmottan de redécouvrir ces deux peintres.
« A l'aube du XVIIe siècle, Artemisia Gentileschi a brisé toutes les lois de la société en n'appartenant qu'à son art », raconte Francesco Solinas, commissaire de l'expo du musée Maillol. Après avoir longtemps travaillé à l'ombre de son père, peintre de la cité papale, et malgré les jalousies de ses collègues et un viol qui a marqué sa jeunesse, Artemisia s'est très vite émancipée en se lançant dans la peinture de figures historiques et bibliques, sujets jusqu'alors réservés aux hommes. Surtout des héroïnes qui ont su rester maîtresses de leur destin : Judith, Yaëlle, Esther, Cléopâtre ou Lucrèce. « Très vite, elle se libère de l'influence du père pour approcher la peinture classique dans la tradition de Michel-Ange, raconte Solinas. C'est là qu'elle peint son fameux nu intégral, Allégorie de l'inclination. » Son ambition fait le reste. Elle est la première femme à entrer à l'Académie.

Seule femme impressionniste
«Issue de la bourgeoisie éclairée du milieu du XIXe siècle, Berthe Morisot non plus ne s'en est pas laissé conter », rappelle Marianne Mathieu, la commissaire de l'expo du musée Marmottan. Très jeune, Berthe Morisot impressionne. Corot, qui l'incite à peindre en extérieur, Manet, dont elle épouse le jeune frère Eugène, Degas, qui dira à sa mère : « Nous avons besoin de votre fille. » En 1974, elle est la seule femme à participer à l'exposition impressionniste organisée chez Nadar. Elle vend plus, et mieux que les autres. Mais comme Artemisia, elle tombe peu à peu, après sa mort, dans l'oubli. Le musée Marmottan organise la première rétrospective de son œuvre depuis 1941. Pourquoi une reconnaissance aussi tardive ? « La peinture du XVIIe italien était passée de mode, reprend Solinas. Comme Le Caravage, il a fallu attendre plus de trois siècles pour qu'Artemisia soit à nouveau reconnue. Beaucoup de ses toiles reposaient dans des réserves et il a fallu les restaurer ». « Je crois surtout que l'intérêt pour les femmes peintres est très récent, note de son côté Marianne Mathieu. Cela ne fait que cinq ou six ans qu'on porte un regard moins misogyne sur une peinture féminine qui a toujours été considérée comme mineure. » Artemisia était « une femme ambitieuse et sûre de son talent », souligne Francesco Solinas. Son caractère, elle se l'est forgé en traînant, enfant, dans les pinceaux de son père, lui servant souvent d'assistante ou de modèle, à une époque où il était interdit aux femmes de poser nue. On attribue au viol d'Artemisia par l'associé de son père et au procès humiliant qui s'ensuivit la violence graphique de l'œuvre de la jeune peintre, sorte de féminisme avant l'heure, notamment dans le tableau célèbre qui montre Judith décapitant Holopherne. Les traits de Judith ressemblent à ceux d'Artemisia, comme dans la plupart de ses figures féminines. Artemisia avait l'habitude de se prendre pour modèle en se peignant devant la glace.S.L.