Les ciné-fils de la catastrophe

Stéphane Leblanc

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Les enfants (heureux ?) de I Wish, le dernier film du Japonais Hirokazu Kore-Eda, réalisateur de Nobody Knows.
Les enfants (heureux ?) de I Wish, le dernier film du Japonais Hirokazu Kore-Eda, réalisateur de Nobody Knows. — Wild side films

La coïncidence est frappante. A Deauville le 11 septembre 2001, le festival du cinéma américain se terminait tout juste. Neuf ans et demi plus tard, le 11 mars 2011, c'est le cinéma asiatique qui était célébré au même endroit. « Les deux fois, on a pris ça en pleine gueule, s'exclame Bruno Barde, directeur des deux festivals. Les Japonais sont juste moins expansifs que les Américains. Ils ont fait preuve d'une pudeur et d'une dignité hallucinante. » Comme les Etats-Unis, le Japon s'interroge aujourd'hui. Quelles histoires filmer, un an après de tels événements ? A Annecy en juin dernier, le réalisateur de Colorful, Keiichi Hara, prophétisait : « Au Japon, on ne fera plus jamais de films catastrophes, ni même de drames réalistes comme avant ! »

Dans les décombres d'un tsunami
On aura d'autres éléments de réponse ce week-end à Deauville, avec trois films japonais en sélection, tous très attendus. Un seul, Himizu, de Sion Sono, a été tourné après Fukushima. Et quel film ! Qui convoque Beethoven et Rilke sur fond de règlement de comptes entre une poignée de survivants dans des décombres d'une catastrophe qui ressemble à un tsunami. Un film d'une poésie noire et d'une fureur inouïe. Dommage que le cinéaste n'ait pu venir le défendre sur les planches.
Plus optimiste, plus élégant aussi, le réalisateur de Nobody Knows (2003) signe un film qui pourrait être le double négatif (ou positif en l'occurrence) de son précédent drame de l'enfance abandonnée. Dans I Wish, un couple se sépare et ses deux jeunes fils partent vivre, l'un avec son père, l'autre avec sa mère. A l'insu de leurs parents, ils décident de se retrouver à mi-chemin avec d'autres camarades de classe.

Fukushima sous la neige
« J'ai tourné mon film avant les événements de mars, reconnaît Hirokazu Kore-Eda. Mais un cinéaste digne de ce nom ne peut pas se soustraire à l'époque dans laquelle il vit et ces événements vont forcément influencer nos films à venir. Comment ? A chacun de répondre. Pour l'instant, il n'est pas question pour moi d'en parler directement, même si je n'ai pas pu m'empêcher d'aller filmer Fukushima sous la neige cet hiver. »
« C'est sans doute le bon moment pour les documentaires, moins pour la fiction, nuance Kiyoshi Kurosawa, auquel le festival rend hommage, et qui a signé récemment une série télé à suspense sur fond de meurtre d'écolières. Surtout quand on était, comme moi, à ce point ignorant du risque nucléaire avant cette catastrophe. » Spécialistes de films de revenants, le réalisateur de Tokyo Sonata (2008) ne pense pas bouleverser son approche du cinéma pour autant. « On vit tous avec nos drames, nos douleurs liées à la disparition de proches. Surtout au Japon, reprend-il, où la mort est partout et surgit le plus souvent par accident. Originaire de Kobé, le grand tremblement de terre de 1995 a eu plus de conséquences sur ma vie que Fukushima. Et que diraient nos aînés, qui ont connu la guerre et la bombe atomique… »
Le mot de la fin pour Hitoshi Matsumoto, acteur comique de la télé nippone devenu sur le tard, et à l'instar de Takeshi Kitano, l'auteur d'un cinéma audacieux et surprenant. « J'ai déprimé les deux mois qui ont suivi Fukushima, mais ça n'aurait servi à rien de pleurer en public. Il valait mieux continuer à trouver le moyen de le faire rire. Comme avec son troisième film, Saya Zamuraï, l'histoire d'un samouraï condamné à faire rire envers et contre tout le fils d'un noble un peu mou des zygomatiques… A force, tout le monde rit… sauf lui. Une comédie japonaise qui crée la surprise à Deauville ? Ce serait de bon augure.