La gambe à son goût

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Le physique puissant de Jordi Savall, belle tête de patriarche mangée d'une barbe poivre et sel impose sa présence. Mais lorsque le photographe lui demande de serrer un peu plus sa femme, la cantatrice Monserrat Figeiras, une tendresse saisissante passe alors entre eux. Tout Savall est là, dans cette émotion qui déboule quand tout semble rigoureux, voire sévère. Avec ceux que l'on a appelés « les baroqueux », comme Harnoncourt ou Kuijken, au début des années 1970, Jordi Savall a fait renaître un pan entier de la musique. Il était alors impossible d'écouter Monteverdi (1567-1643) et Marin Marais (1656-1728) était tenu pour barbant.

Ce fils de communiste, blessé pendant la guerre d'Espagne et retenu par l'histoire en Catalogne, va découvrir sa vocation par hasard. Sa famille n'est pas très riche, mais sans préjugé, et le père accepte que son fils chante dans une église pendant sept ans. « Quand ma voix a mué, je me suis senti dépouillé. » Il entend, par hasard, une répétition du Requiem de Mozart. C'est la révélation de la musique et du violoncelle, « le plus proche de la voix ». Puis Monserrat Figeiras, dont le père est gambiste amateur, lui fait découvrir son instrument. Jordi Savall devient virtuose de la viole de gambe, un instrument que l'histoire avait oublié parce qu'on le croyait fastidieux. Toujours avec sa femme, il fonde, en 1973, l'ensemble Hespèrion XX qui devient une référence pour la musique ancienne. Mais le grand public le découvre seulement en 1991, avec le film Tous les matins du monde, d'Alain Corneau, qui prouve l'actualité de la musique baroque. « Ce qui a bouleversé le public, c'est que cette musique intime, qui ne s'impose pas en faisant beaucoup de bruit, dégage pourtant une émotion intense. » Savall y gagne un César et la bande originale se vend à près d'un million d'exemplaires. Aujourd'hui, avec un disque sous son label, Alia Vox, rapprochant musique turque et XIIIe siècle espagnol ou pour une série de concerts (jusqu'au 4 juin) à la Cité de la musique à Paris, c'est la même rigueur et la même émotion qui s'installent.

Philippe Verrièle

Photo Cédric Martigny / Temps Machine