Une édition illustrée pour enfants datant de 1824 de Robinson Crusoé à la Bibliothèque publique de Boston.
Une édition illustrée pour enfants datant de 1824 de Robinson Crusoé à la Bibliothèque publique de Boston. — C. SUZUKI/AP/SIPA

Culture

Robinson Crusoé lève l'encre

Revisité Pour la première fois depuis 1836, le chef-d'œuvre de Daniel Defoe est retraduit

Tout le monde le connaît, mais peu ont lu ses aventures. Si Robinson Crusoé est une star, c'est surtout à travers Michel Tournier, son Vendredi ou la Vie sauvage (pour enfants), son Vendredi ou les Limbes du Pacifique (pour adultes), et ses adaptations au cinéma qu'on a surtout découvert l'histoire de ce naufragé sur une terre inconnue. Mais cette année, le texte original connaît un renouveau. Pour la première fois depuis 1836, le texte de Daniel Defoe est débarrassé des emphases de son traducteur romantique Pétrus Borel. « Sa version était très fautive, très obscure », admet Françoise du Sorbier, l'universitaire qui a consacré neuf mois à la nouvelle traduction du célèbre roman. Avec de vraies embûches. « Je me suis heurtée à des choses choquantes pour nous. » Exemple, le mot “nègre”, en usage à l'époque, inadmissible aujourd'hui. « Dans ma première version, il n'y figure pas. Mais mettre “Noir” ne collait plus avec le reste. Il y a une limite à l'adaptation d'un texte avec les lecteurs de son époque. Et j'ai dû remettre “nègre“. »

Date limite de lecture
Pourquoi retraduire un texte quand le roman original, lui, n'a pas besoin d'être retouché ? « Les traductions “vieillissent” surtout quand elles sont tirées d'œuvres ancrées dans l'oralité, quand il y a de l'argot, explique Claro, éditeur et traducteur des romanciers anglophones tels Thomas Pynchon, Mark Leyner (dont Exécution ! paraîtra au Cherche Midi en avril). Mais, elles ne se périment pas à proprement parler, sauf si le traducteur a abusé d'un état passager de la langue, comme un lexique branché, une expression liée à une génération. » Inversement, certaines traductions sont devenues presque aussi mythiques que l'original : Edgar Allan Poe a bénéficié de la poésie de Charles Baudelaire. Françoise du Sorbier, elle, est spécialiste de Defoe. Elle connaissait l'univers de l'écrivain, savait trancher dans les formulations ambiguës. Mais une fois la question du sens réglée, quid du style de l'auteur ? « Une traduction est une réinvention, chaque œuvre appelle un type de traduction plus ou moins libre, précise Claro. Respecter la langue, c'est respecter ses intensités, ses mouvements, ce qui revient donc à vouloir la faire renaître sous forme de littérature française. »

frères en texte

A propos de Poe, Baudelaire écrira : « Pourquoi n'avouerais-je pas que ce qui a soutenu ma volonté, c'était le plaisir de leur [aux Français] présenter un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c'est-à-dire une partie de moi-même ? »