Olivier Bouzy: «Le personnage de Jeanne d'Arc est une auberge espagnole, on y trouve ce que l'on cherche»

CULTURE A l'occasion de la sortie du film Jeanne Captive, l'historien et spécialiste de Jeanne d'Arc analyse la fascination du cinéma pour cette femme...

Propos recueillis par Charlotte Pudlowski

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Clémence Poesy dans le rôle de Jeanne d'Arc, dans le film «Jeanne Captive» de Philippe Ramos
Clémence Poesy dans le rôle de Jeanne d'Arc, dans le film «Jeanne Captive» de Philippe Ramos — © Sophie Dulac Distribution

La Jeanne d'Arc de Philippe Ramos, Jeanne Captive sort ce mercredi. Après Dreyer, Rivette, Preminger ou Luc Besson… Depuis quand le cinéma s’intéresse-t-il à Jeanne d’Arc exactement?
Depuis le début! Le premier film sur le sujet date de 1896, et un film est sorti sur Jeanne d’Arc tous les quatre ans depuis cette époque. Sauf depuis le dernier, la période a été plus longue. Tout cela fait une quarantaine de films, ce qui est beaucoup, mais ce n’est pas une situation unique. D’autres personnages historiques comme Napoléon ont été beaucoup traités dans la fiction, que ce soit au théâtre puis au cinéma.

Comment expliquez-vous cet intérêt pour la «Pucelle d’Orléans»?
Notamment par le fait qu’il peut y avoir différentes lectures de la vie de Jeanne d’Arc et que la masse bibliographique et les incertitudes historiques, laissent une marge de manœuvre relativement importante. La vie de Jeanne d’Arc est liée à un épisode très important de la France, et à un conflit
avec l’Angleterre qui a duré presque un millénaire. C’est aussi un point d’accroche pour plusieurs choses: la conscience nationale ou nationaliste, et tous les enjeux politiques d’orientation de cette conscience nationale. Au Canada et au Japon, elle est un symbole du féminisme. En France, quand Maurice Thorez était à la tête du Parti communiste, il en avait fait l’égérie de la lutte du peuple. Le personnage a été modifié, adapté et varie au cours des siècles, tantôt à gauche, tantôt à droite: c’est un personnage très polysémique. Le personnage de Jeanne d’Arc est une auberge espagnole, on y trouve ce que l’on cherche.

Les différentes adaptations sont donc le reflet de leur époque?
Le plus souvent, oui. Le film de Ramos ne reflète pas la tendance actuelle de la bibliographie française. Mais en ce moment, il y a un pullulement de théories selon lesquelles Jeanne d’Arc était un homme, qu’elle n’était pas celle que l’on croyait, et cela correspond à une période de méfiance de la population vis-à-vis de ses élites intellectuelles. Il y avait ce même foisonnement de théories au moment des contestations de 68.

A d’autres époques, comme par Ucicky dans l’Allemagne nazie, Jeanne d’Arc a été récupérée par les extrêmes, qui en ont fait un personnage nationaliste. En France, le film de Luc Besson a beaucoup fait pour que Jeanne d’Arc soit récupérée par les Français et échappe au Front national.

Tous les films sur elle ne se ressemblent donc pas?
Il y a trois types de films sur Jeanne d’Arc. Ceux qui retracent l’histoire de sa vie, avec des épisodes que l’on connaît (Domrémy, Vaucouleurs, Chinon, Orléans, Reims ou Rouen), avec une unité de lieu et d’action. Certains épisodes, comme la bataille de Patay, n’apparaissent jamais: trop compliqués à mettre en scène techniquement, cette bataille demanderait par exemple beaucoup trop de figurants. Ce sont le cas de Bresson ou Flemming. Le deuxième type concerne l’histoire de Jeanne d’Arc transposée à notre époque. Le troisième type de films comprend ceux qui portent sur un épisode jamais mis en scène. Un certain Delannoy avait par exemple réalisé un court-métrage sur Jeanne d’Arc, racontant l’histoire du baptême d’un enfant mort-né par Jeanne, épisode qui n’avait jamais été porté à l’écran. Le film de Ramos appartient à ce dernier type de film, puisqu’il montre la captivité de la Pucelle et son transport à Rouen.

Ce sont davantage des films sur la symbolique de Jeanne d’Arc?
Oui, car elle représente la liberté face à l’oppression. Donc autour de la Deuxième Guerre mondiale, il y en a eu plusieurs de ce type comme Joan of Paris ou d’obscurs films comme Between us girls: des films sur la résistance.

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