Prix Goncourt: Le compte à rebours a commencé

LITTERATURE A quelques jours de la remise du prix, «20Minutes» se lance dans des pronostics...

Karine Papillaud

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Carole Martinez, Sorj Chalandon, Alexis Jenni, Lyonel Trouillot, de gauche à droite et de haut en bas
Carole Martinez, Sorj Chalandon, Alexis Jenni, Lyonel Trouillot, de gauche à droite et de haut en bas — sipa

Ils sont quatre en lice sur la dernière liste du prix Goncourt qui sera remis mercredi prochain: Carole Martinez, Du domaine des murmures (Gallimard), Alexis Jenni, L’Art français de la guerre (Gallimard), Sorj Chalandon, Retour à Killybegs (Grasset) et Lyonel Trouillot, La Belle Amour humaine (Actes Sud).

Une chance sur quatre pour chacun de l’emporter? Pas si simple. Les choix des jurys de prix sont toujours teintés des plus lourds soupçons. Ainsi, les critiques littéraires s’amusent souvent dès juin à lancer leurs pronostics, non pas selon la qualité des livres mais selon les stratégies des maisons d’édition. Même si les jurés et les éditeurs interrogés sous anonymat nient énergiquement toute tentative de manipulation des uns par les autres.

«Il y a toujours ce que François Nourissier appelait la corruption sentimentale, reconnaît Jean Marie Laclavetine, éditeur chez Gallimard. Même s’il y a beaucoup moins de pressions directes qu’avant de la part des éditeurs sur les jurys de prix.» «Nous ne croisons que rarement les jurés Goncourt, au hasard de manifestations littéraires diverses, intervient Bertrand Py, directeur éditorial des éditions Actes Sud qui, en trente ans, ont obtenu une seule fois le Goncourt. Notre rôle se limite à nous assurer qu'ils ont bien reçu les livres concernés.»

Mais il y a des critères qui débordent toujours la question des livres et des questions qui restent sans réponse: pourquoi, par exemple, les Goncourt ont éliminé Limonov d’Emmanuel Carrère (POL), considéré par la critique comme l’un des meilleurs livres de la rentrée? Pourquoi L’Art français de la guerre de Jenni ne figure pas dans la compétition du Goncourt du premier roman remis en début d’année prochaine? Pourquoi Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan connaît un succès exceptionnel, écoule trois mille exemplaires par jour, fait l’unanimité côté presse et sort de la dernière sélection du Goncourt? Peut-être parce que son éditeur, Lattès, n’a jamais reçu le Goncourt.

Autre paramètre pris en compte cette année par les vilaines langues, Gallimard célèbre le centenaire de sa maison d’édition. Ce serait chic d’avoir justement le Goncourt, en particulier quand on a d’excellents romans en lice. Non?

L’art français de la guerre, Alexis Jenni (Gallimard)
45% de chances
Dur dur de départager Jenni et Martinez, les deux Gallimard en lice. L’Art français de la guerre est un premier roman dont les médias ont beaucoup parlé depuis la rentrée, et qui fonctionne bien en librairie, avec 56.000 exemplaires vendus en deux mois. A travers les souvenirs d’un ex-parachutiste, ce professeur de biologie lyonnais de 48 ans retrace 29 ans de colonisation française: l’Indochine, le Vietnam, l’Algérie. Il raconte qu’une guerre est d’abord une sale guerre et resserre la réflexion autour de la question du langage et de l’identité. Un chef d’œuvre qui met la littérature au centre de la vie. Ça pourrait plaire aux jurés. Mais le Prix Femina pourrait encore «rattraper» Jenni le 7 novembre si les Goncourt lui préférait Carole Martinez.

Du domaine des murmures, Carole Martinez (Gallimard)
35%
Son premier roman, Le Cœur cousu, a connu un formidable succès de bouche-à-oreille en 2007. Avec l’histoire d’une jeune femme du Moyen-Age qui préfère vivre recluse plutôt que se marier, Carole Martinez ressuscite le rugueux temps des Croisades du point de vue des valeurs maternelles et féminines: surprenant de sensualité, d’intelligence et de suspense. «Je me contenterai de croiser les doigts», conclut simplement son éditeur, Jean-Marie Laclavetine, qui sait qu’il tient là un écrivain, un vrai. Mais il y a déjà eu beaucoup de femmes récompensées par le Goncourt. Cinq en 45 ans, avec Marie N’Diaye il y a seulement deux ans pour Trois femmes puissantes (Gallimard), on frôle la saturation.

La Belle Amour humaine, Lyonel Trouillot (Actes Sud)
15%
«Quel usage faut-il faire de sa présence au monde?» s’interroge Lyonel Trouillot à travers l’histoire d'une femme qui cherche à recomposer son histoire familiale en Haïti. Lyonel Trouillot écrit depuis 1989 et a été repéré par les éditions Acte Sud en 1998 avec Rue des pas perdus. Très engagé, il est l’un des chefs de file de la littérature haïtienne contemporaine. Mais ses chances sont-elles sérieuses pour obtenir un Goncourt? «Il est vrai qu’avec deux candidats et un centenaire, Gallimard semble en position de force, reconnaît Bertrand Py. Symbole pour symbole, un Goncourt pour Haïti, ne serait-ce pas splendide?»

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon (Grasset)
5%
Sorj Chalandon est au meilleur de son écriture avec cette fiction biographique dans laquelle Tyrone Meehan, un activiste de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) qui a trahi la cause irlandaise, revient à plus de 80 ans dans son village natal. Une histoire qui se lit comme un thriller, forte «au sens d’un alcool, c’est-à-dire qui requinque plus qu’il n’abat», prévient son éditrice Martine Boutang. Mais ses chances sont minces car il a reçu, jeudi, le Prix de l’Académie française. Il est également en lice pour l’Interallié.