Jamel Debbouze : «J'ai proposé un CPE à ma meuf, elle m'a dit non »

©2006 20 minutes

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Interview de Jamel Debbouze, humoriste.

Comment est venue l'idée de ce spectacle ?

Avec Kader Aoun, on est tombés sur des humoristes et des slameurs qui valaient le coup et on s'est dit : « Allez, on fait monter toute cette petite troupe sur scène. » Je jouais à l'époque à Aulnay-sous-Bois et j'ai demandé au directeur de la salle : « On peut le faire chez toi ? » L'occasion a fait le larron.

Qu'est-ce qui vous a séduit chez ces artistes ?

Ils sont jeunes, ils parlent de nous, de nos problèmes. Il y a un truc hip-hop dans l'humour d'aujourd'hui, c'est en ça que c'est actuel, ça parle de la rue. C'est socialement raconté par ce que j'appelle la « nouvelle frange » : des rebeu, des renoi, des Portugais, des Blancs... Et tous traitent de sujets politico-socio-économico-culturels.

Est-ce une façon de passer le relais ?

Tu veux que je m'arrête déjà ? (Rires) Non, j'fais un boeuf avec des artistes en devenir qui parlent ma langue et ma langue, c'est celle de la rue et aussi bizarre que ça puisse paraître, elle est internationale. C'est pour ça que c'est pas de l'humour communautaire.

A quoi ressemblera ce show ?

Il y a du stand up et du slam : un micro ouvert, des gens en face, c'est vraiment familial. Ça ressemble pas aux one-man-shows à la Fernand Raynaud où tout est calculé, Là, il y a beaucoup moins de mise en scène, c'est beaucoup plus funky et spontané. Ce qui m'intéresse dans le stand up c'est le rapport à l'humain : tu peux toucher les gens, leur parler, les regarder dans les yeux.

A part dévoiler de nouveaux talents, quel est l'objectif de cette opération ?

Refléter le nouveau visage de la France : Black, Blanc, Beur, c'est ça qui m'intéresse. Or, c'est occulté. De tout temps, on a été obligés de se battre plus que les autres. Farid Chopel a essuyé les plâtres, Smaïn derrière a tapé des pieds et des mains pour que moi je puisse aujourd'hui prétendre à être acteur. Ils ont balisé le terrain, c'est plus facile pour nous aujourd'hui, mais ça reste encore très dur.

Vous avez quand même ouvert des portes...

Bien évidemment, c'est mieux qu'il y a dix ans, mais ça reste très dur quand tu es issu des quartiers défavorisés de faire quoi que ce soit dans ce pays. Parce que tout de suite, quand t'es renoi avec un accent, et que t'arrives pour te présenter à un boulot, on a un a priori sur toi. J'essaie de casser ces idées préconçues.

Quel est votre regard sur les manifs anti-CPE ?

J'ai proposé ce contrat à ma meuf, elle était pas tout à fait d'accord. Je lui ai dit : « Pendant deux ans, je suis avec toi mais je te vire quand je veux, tu me casses pas les bonbons. » Elle m'a dit non.

Plus sérieusement, sur le plan humain, c'est pas terrible. Quand t'as trois millions de personnes qui sont indignées et qui descendent dans la rue, ça veut dire quelque chose. Je suis du côté de la rue.

Etes-vous allé manifester ?

Oui sur scène, j'ai donné mon sentiment sur la question. Le CPE, c'est un truc, mais il y a des choses bien plus graves en ce moment. Par exemple, ils veulent supprimer la SRI (solidarité du renouvellement urbain), c'est-à-dire les 20 % de logements sociaux que chaque mairie doit céder dans sa ville. S'ils abolissent ça, c'est terrible pour les gens qui n'ont pas de toit.

Avez-vous déjà pensé à vous engager en politique ?

Sur scène, je suis politique. Zinédine Zidane qui met deux buts en finale de la Coupe du Monde, c'est politique. Si un jour je monte un parti, ce sera le PMC, le « parti de la même chose pour tous ». Mais mon métier, c'est de poser des questions, pas d'y répondre.

Recueilli par Ingrid Pohu