Jorge Semprun, ce que vous devriez savoir sur cet écrivain disparu

CULTURE L'écrivain est mort mardi à l'âge de 87 ans. 20Minutes vous donne cinq points à retenir pour sauver la face dans les dîners en ville...

Charlotte Pudlowski

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L'écrivain et homme politique espagnol Jorge Semprun au Collège des Bernardins à Paris, le 22 janvier 2011
L'écrivain et homme politique espagnol Jorge Semprun au Collège des Bernardins à Paris, le 22 janvier 2011 — BRUNO COUTIER/NOUVELOBS/SIPA

Jorge… comment ?

Certains prononcent Jorge Semproune [‘xorxe semp'ɾun] mais il faut en réalité prononcer George Semprein, à la française - du moins en France. C’est ce que l’écrivain avait demandé sur le plateau de «Bouillon de culture», expliquant à Bernard Pivot, qui remarquait que la prononciation espagnole était magnifique: «c'est magnifique mais imprononçable». 

Un européen convaincu

L’écrivain n’en est pas moins né en Espagne, et n’a jamais renoncé à sa nationalité espagnole. Il avait quitté le pays en 1936, à 13 ans, fuyant la guerre civile avec sa famille, qui s’était installée en France en 1939. Il a 16 ans et n’apprend d’abord le français que pour être «indiscernable» parmi les autres citoyens. Découvrant Rimbaud ou Baudelaire, il se prend d’amour pour leur langue, qu’il privilégiera toute sa vie dans son œuvre. «Le français est une langue admirable, disait-il. L’espagnol a une tendance à la grandiloquence et à l’emphase, à la complexité baroque souvent, au kitsch».

Il aimait aussi profondément l’allemand (et s’était battu pour que l’on distingue toujours l’Allemagne du nazisme), qu’il avait appris enfant, à Madrid, comme deuxième langue. C’était pour lui «la langue de l'enfance et de la poésie, avant l'espagnol et le français. Ma culture antifasciste vient aussi de l'allemand. C'est dans cette langue que j'ai lu Marx. Et la philosophie», avait-il confié au Nouvel Observateur en 2010.

Un ancien déporté

Jorge Semprun avait été déporté à Buchenwald en 1943 pour son action dans la résistance française. Quand il en sort, à la fin avril 1945, il a un peu plus de vingt ans. Il veut écrire ce qu’il vient de vivre, mais y renonce. «A la différence d'autres expériences, notamment celles de Robert Antelme et surtout de Primo Levi, qui se sont dégagés de l'horreur de la mémoire par l'écriture, il m'arrivait précisément l'inverse. Rester dans cette mémoire, c'était à coup sûr ne pas aboutir à écrire un livre, et peut-être aboutir au suicide. J'ai donc décidé d'abandonner l'écriture pour choisir la vie». Il faudra attendre 1961 pour qu’il puisse y revenir. Il entend un ancien déporté raconter sa vision des camps, la mémoire lui «revient» et il écrit Le Grand Voyage. «Je suis sorti de l'oubli pour entrer dans l'angoisse» raconte-t-il de cette période. Il disait,  reprenant Roland Dubillard, «je suis certain que ma mort me rappellera quelque-chose».

Un homme politique

Jorge Semprun expliquait que dans sa famille, on écrivait ou l’on faisait de la politique. Il avait choisi de faire les deux. En même temps parfois, quand ses livres étaient politiques. Séparément aussi, dans la résistance française qu’il intègre en 1941 au sein des Francs Tireurs et Partisans, en même temps qu'au Parti Communiste espagnol.  Au sortir de la guerre, il devient en 1953 responsable de la coordination de l'action clandestine du Parti communiste espagnol, sous le nom de Frederico Sanchez. Plus tard (après notamment son éviction du PCE) il sera aussi ministre de la Culture de Felipe Gonzales, de 1988 à 1991.

Un homme de culture

Jorge Semprun avait décidé à 7 ans de devenir écrivain et fut fidèle à sa promesse. Il livra de grands romans, des essais, des témoignages. Le grand voyage en 1963 ; La deuxième mort de Ramon Mercader, en 1969 (Prix Fémina), Netchaïev est de retour en 91, L'écriture ou la vie en 94, ou dernièrement Une tombe au creux des nuages en 2010. Il travaillait encore à deux ouvrages au moment de sa mort. Mais il faudra aussi se souvenir que c’était un homme de cinéma, adaptateur et dialoguiste des films Z ou L'aveu  de Costa-Gavras, ou de La guerre est finie d'Alain Resnais.

«Il y a plein de choses que je n’ai pas faites, certaines parce que c’était impossible, d’autres parce la vie en a décidé autrement. Je n’ai pas fait de philosophie de façon professionnelle alors que c’était mon ambition d’être philosophe. J’ai perdu toutes les batailles à l’intérieur du Parti communiste espagnol. Comme ministre de la Culture je n’ai pas réussi à faire certaines choses, j’ai un bilan mitigé, je le sais. Je ne vais pas en faire une maladie» confiait-il en 2011 lors d’un entretien. Dans l’Ecriture ou la vie, 17 ans plus tôt, il avait écrit: «La vie n'est pas parfaite, on le sait, elle peut être un chemin de perfection».