La rage en dedans

©2006 20 minutes

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Un nom comme un mot de passe. « T'as déjà vu Costes ? » Oui, même une fois dans sa vie, on s'en souvient. Des cris, du sang, de la merde, du sperme, sur scène, vraiment. Depuis 1986 à Paris, des arrières salles de Belleville disparues au Point FMR, la semaine dernière. Aujourd'hui, Jean-Louis Costes a 52 ans, reste toujours aussi sec et fauché. Papa d'une fillette, il habite à Saint-Denis. Il a quarante disques au compteur, des opéras et des fans au Japon. Un habitué raconte : « Son public, au début, c'était les bas-fonds. Punks, skins, clodos, tous bourrés, balançant des cannettes et lui qui continue de chanter. »

Pourquoi en parler aujourd'hui ? Parce que, contre toute attente, Costes publie chez Fayard. Grand-père, une fresque sur un papi arménien, Cosaque sabrant les moujiks dans la steppe, légionnaire décimant les Berbères, prisonnier à Cayenne finissant dans une HLM de banlieue à taper sur sa femme. On n'a rien lu de pareil depuis des lustres, avec une langue charriant l'argot, l'histoire, la misère. Oui, Céline, on y pense forcément et aussi difficile soit la comparaison, le livre, condensé de « 1 000 pages écrites à voix haute dans ma cave », soutient le choc : « Mamie bossait chienne femme de ménage chez les bourges du premier étage. » Les influences ? Expressionnisme allemand, rap et livres d'explorateurs.

L'hurluberlu vient d'« une famille coercitive où un père colonel nous apprenait à mâcher correctement ». Plus tard, lycéen en blazer, il ne décroche pas un mot de l'année et dessine des suicidés. Il se sent hors jeu : « Quand un mec buvait un Coca, j'avais l'impression d'assister à une orgie. » Au fil des ans, il obtient tout de même son diplôme d'architecte et trouve l'énergie de traverser le Soudan à pied. A la ville, il parle avec douceur autant qu'il hurle ailleurs. A chaque fois, on retrouve le mal, « seul sujet véritable de l'art et force que nos générations ont tue ». Mais aussi une lignée, celle des oubliés sur qui la société marche : « Les vieux, les immigrés, les clochards, je me sens proche de ceux qui se sont chiés dessus et dont on s'éloigne dans le métro. » Les chercheurs ont raison, les bas-fonds regorgent d'or.

Arnaud Sagnard

Jean-Louis Costes, Grand-père, Fayard, 324 p., 18 e.

John B. Root, réalisateur de films X « Je ne peux le regarder ou l'écouter qu'à dose homéopathique, sa rage me terrifie. C'est pourtant un cri salutaire. Il est parfois pris au premier degré et ça se retourne contre lui, il a alors des ennuis avec la justice. Pourtant, il est l'exact inverse d'un raciste, il est d'une profonde délicatesse. » Virginie Despentes, écrivain « Dans les années 1980, ses cassettes étaient tellement à contre-courant, inspirées. Sur scène, je le voyais entouré de filles qui n'étaient pas des “impostrices” de l'outrage. Je l'ai fait tourner sur Baise-moi, il était parfait. Ses textes m'impressionnent encore plus. »