Une belle lisse poire d'amour pour la lecture

Stéphane Leblanc

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« Tendre an déjà ». C'est-à-dire tren­te ans qu'elle dure, la belle lisse poire de Motordu. Ce petit prince ne parle pas com­me tout le monde, mais porte son château sur la tête et lance des poules de neige. Et sous la plume de Pef, son pa­pa (71 ans aujourd'hui), ses mots se tordent et deviennent tordants. De quoi cultiver chez l'enfant qui en maîtrise le sens un goût irrésistible pour la lecture : un million d'exemplaires ont été vendus de La Belle Lisse Poire. Qui reparaît, en collector et en pop-up, entre autres festivités organisées par Gallimard Jeunesse.

« Langue étrange, pas étrangère »
Ce goût des jeux de mots est venu dès l'enfance à Pef. Son sens de la répartie fait rire ses camarades. Eux : « C'est ouvert ? » Lui : « Non, c'est tout bleu. » Quant au livre, son succès s'est forgé par le bouche à oreille. « Tendre an déjà », comme il dit, que les classes se l'arrachent. Et que les enfants s'amusent à leur tour à inventer des mots tordus.
Seule exception : les classes de CP, quand l'enseignement devient sérieux. « Les maternelles rient des erreurs si on leur lit l'histoire à voix haute. Mais Motordu n'est pas adapté aux enfants quand ils apprennent à lire. A ce moment-là, tout doit être en concordance », souligne Sylvie Fer­rando, enseignante et auteur d'une étude qui sera dévoilée lors d'un colloque sur Motordu, le 15 novembre à la BNF. « Si l'enfant n'est pas capable de saisir l'erreur, il vaut mieux s'abstenir », dit-elle encore. « Ma tranche d'âge, ce n'est pas le début de la lecture », confirme Pef. Plutôt les CE2-CM1 qui ont « des pétards dans les yeux » quand ils lisent Motordu, parce qu'ils saisissent alors toutes les subtilités de « cette langue étrange et non pas étrangère », comme il la définit.
« C'est déculpabilisant pour des enfants d'entendre un héros faire des fautes, témoigne Alice Brière-Haquet, qui vient de signer Le Petit Prinche (au P'tit Glénat), l'histoire d'un prince qui prononce les « ce », « che », mais qui tombe amoureux d'une « arsidussesse » qui transforme les « che » en « ce ». Cette auteur de 31 ans sait de quoi elle parle, étant fille et sœur de dyslexiques. « Attention, on ne soigne pas la dyslexie avec des mots tordus, prévient Pef. Même si des orthophonistes m'ont dit s'en servir comme hameçon pour attraper des choses… en s'amusant. »