«Sans les mots, le sexe, c'est ridicule»

INTERVIEW Agnès Pierron, qui publie jeudi le Dictionnaire des mots du Sexe, explique à 20minutes.fr ce que ce langage dit de nous...

Propos recueuillis par Charlotte Pudlowski

— 

Agnès Pierron, auteure du Dictionnaire des mots du Sexe
Agnès Pierron, auteure du Dictionnaire des mots du Sexe — DR.

Votre Dictionnaire contient 2500 entrées: ça paraît beaucoup. Est-ce que les Français sont particulièrement imaginatifs quand il s'agit de parler de sexe?
Oui, bien sûr: le sexe est simple la plupart du temps. Mais les images et les métaphores sont extrêmement drôles et riches et un peu infinies, même si elles se regroupent autour des mêmes thèmes: métaphores militaires, culinaires, florales, animales.

Toutes ces métaphores, est-ce que ça souligne notre incapacité ou notre refus de parler du sexe de façon crue?
C'est surtout qu'on poétise. Le principe est de ne pas appeler un chat un chat, sinon ça vous empêche d'imaginer. Si on dit le mot fellation: on ne va pas très loin, on est très vite arrêté dans l'image. Si on emploie des termes imagés, ça transforme l'acte en lui-même. Sans les mots, c'est ridicule, de la pornographie: un petit machin qui se fout dans un trou. Les mots empêchent la violence en général. Pas forcément les mots pendant l'acte lui-même, mais les mots dits pour séduire; ce n'est pas pour rien que l'on dîne lors des rendez-vous amoureux: ce sont des moments où l'on parle. Les hommes les plus séduisants sont d'ailleurs ceux qui savent séduire par le discours. L'absence de mots est souvent liée à une violence sexuelle. Dans les préparatifs, dans la relation, il y a des mots.

Si les mots ont un pouvoir sur l'acte en lui-même, alors ce n'est pas pareil de faire l'amour en français, ou dans une langue étrangère?
Bien sûr que non. L'acte est lié à la culture. De la même manière qu'il y a eu l'amour courtois, le moyen âge, l'amour chez Rabelais, il y a l'amour dans telle ou telle langue. Dans l'acte amoureux, on fait appel à des phénomènes culturels, des métaphores qui supposent des codes communs entre ceux qui les emploient.

Le vocabulaire sexuel français reflète d'ailleurs une partie de notre histoire?
Le vocabulaire sexuel n'est pas forcément celui des lettrés, des gens les plus cultivés. Donc il y a par exemple des allusions aux mythes grecs, mais pas si nombreuses que ça. Il y a en revanche des allusions à nos liens avec les anciennes colonies, à travers des expressions racistes comme «prendre un hot-dog agneau-moutarde, qui signifie se faire sodomiser et fait référence aux Arabes qui ont la réputation de se laisser sodomiser. Il y en a d'autres, plus datées, comme «la ligne Maginot» pour parler du sexe de la femme.

Est-ce que le renouvellement de la langue est continu?
Il faudrait traîner dans les métros à une heure du matin, pour entendre ce qui se dit. Je suis intervenue en prison par exemple: on dit «se mélanger» pour baiser. Les prisonniers que j'ai rencontré m'ont aussi appris «prendre la raie de son cul pour le méridien de Greenwich». La marque «mon Chéri» a aussi donné «déballer le Mon Chéri» pour déshabiller une femme.

Croire que les inhibitions s'effacent avec la modernisation des moeurs est donc une erreur?

Certaines personnes veulent effectivement employer les mots au «sens propre». Mais les auteurs modernes ne se lassent toujours pas de poétiser la langue comme le faisait Jean Genet en son temps. Des écrivains comme Catherine Millet parlent de choses très directes, mais jouent avec les mots. Elle parle de limer [« posséder charnellement une femme »], de frotti-frotta. Ces mots permettent d'enchanter le monde, il n'y a pas de raison que les écrivains d'aujourd'hui s'en privent.