Mais pourquoi volent-ils des tableaux?

CULTURE Ils sont invendables sur le marché de l’art...

Charlotte Pudlowski

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Policiers devant le musée d'Art Moderne de Paris où le vol a été commis. 20 mai 2010
Policiers devant le musée d'Art Moderne de Paris où le vol a été commis. 20 mai 2010 — AFP PHOTO / BERTRAND GUAY

«C’est un peu magique quelque part. En même temps c’est drôle aussi.» C’est ce que pense Nathalie Moureau du vol de tableaux commis au Musée d’art moderne de la ville de Paris jeudi, privant cinq cadres de leur toile: des Matisse, Picasso, Léger, Modigliani et Braque, cinq maîtres aux cotes faramineuses.
 
Moureau, spécialiste de l’économie de la culture met en avant un paradoxe: une énergie folle est mise au service d’un larcin plutôt encombrant.
 
Invendables sur le marché de l’art

Les tableaux volés sont référencés par l’OCBC, Office Central de lutte contre le trafic des Biens Culturels, et par Interpol. Leur signalement est fourni à ces deux instances, et demeure dans les bases de données indéfiniment. Ces bases de données sont consultées par les vendeurs comme par les acquéreurs de tableaux.
 
«Les marchands et les musées sont censés vérifier l’identité des oeuvres», souligne un conservateur de musée. «Quand un musée par exemple veut acheter une oeuvre et que l’origine de propriété n’est pas très claire, du coup il y renonce». Pour les musées, cette vérification n’a rien d’une allégeance policière: «Il faut préciser à la commission qui s’en occupe la provenance de l’œuvre. Il y a par exemple des difficultés concernant les collections trouvées pendant la Seconde guerre mondiale: appartenaient-elles à une famille juive spoliée par les Nazis? Donc vérifier la provenance est un simple réflexe sur le marché de l’art.»
 
Le marché souterrain
 
Seulement il n’existe pas que le marché «traditionnel». Thierry Ehrmann, fondateur et PDG d'Artprice explique que l’«on raisonne beaucoup sur les places de Paris, Londres ou New York, quand on parle du marché de l’art. Mais il y a aussi des contextes très particuliers, dans des pays qui ne sont pas soumis aux conventions de rapatriement d’œuvres», comme dans certains pays d’Amérique du Sud ou d’Europe de l’Est. Et où la provenance du tableau est une question bien secondaire.
 
Vendre une œuvre dans certains pays n’a rien à voir avec une revente au Louvre ou au Moma. «Certaines œuvres peuvent arriver maquillées, libellées de manière différente, précise Ehrmann. Il ne s’agira pas de la revendre chez Sotheby’s, mais dans une maison de vente biélorusse… On n’imagine pas les porosités, il y a beaucoup d’endroits dans le monde moins sécurisés que l’on ne croit, et où il n’est pas si difficile de dealer certaines choses.»
 
L’économie du crime, c’est 15% du PIB mondial.Un marché assez important pour que des valeurs qui sont prohibées dans l’économie normale (la drogue ou des œuvres volées) deviennent une véritable monnaie sur le marché noir. «Donc un tableau peut très bien être une vraie monnaie ailleurs, dans un système parallèle où les pièces volées n’auraient même pas à être cachées.»
 
 
Le syndrome de Stendhal

Et puis il y a l’hypothèse du délit passionnel. Si les grands collectionneurs, souligne Nathalie Moureau, «ne sont pas forcément les plus passionnés d’art, plutôt des milliardaires qui complètent leur rôle social avec leur collection», il existe néanmoins les vrais amoureux de l’art, ceux pour qui la côte du tableau et sa revente n’ont aucun sens.
 
«Certains peuvent avoir un rapport intimiste à l’œuvre, ne vouloir la montrer à personne», rappelle Ehrmann. Une forme de la pathologie psychiatrique semblable au «syndrome de Stendhal», enseignée depuis longtemps en histoire de l’art précise l’expert, «qui conduit à un état émotionnel extrême; d’abattement ou d’émerveillement face à une œuvre». Une telle relation entre l’homme et l’œuvre n’exclut pas qu’un particulier puisse racheter un Picasso ou un Braque qu’il devra maintenir caché de tous. L’hypothèse la plus poétique mais qui ne pourra peut-être jamais être vérifiée pour le vol du Musée d’art moderne. Nombre de tableaux volés restent portés disparus.