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« 20 MINUTES » AVEC« L’archéologie, ce n’est pas une collecte de vieilleries »

« L’archéologie, ce n’est pas une collecte de vieilleries, c’est une enquête », explique Anne Lehoërff

« 20 MINUTES » AVEC
L’archéologue et professeure des universités publie un essai sur l’importance de sa discipline pour éclairer le monde contemporain
Anne Lehöerff
Anne Lehöerff - Astrid di Crollalanza / éditions Le Pommier
Benjamin Chapon

Propos recueillis par Benjamin Chapon

L'essentiel

  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de se livrer sur l’actualité dans son rendez-vous « 20 Minutes » avec.
  • Vice-présidente du Conseil national de la recherche archéologie et professeure des universités, Anne Lehöerff publie l’essai Mettre au monde le patrimoine à l’occasion des Journées de l’archéologie.
  • « On ne va pas juste ramasser des bouts de trucs dans la terre comme on ramasse des champignons », explique Anne Lehöerff, très attachée à relier la recherche archéologique aux enjeux du monde contemporain.

Alors que se tiennent du 16 au 18 juin, les Journées de l’Archéologie, Anne Lehoërff publie l’essai Mettre au monde le patrimoine, l’archéologie en actes (éditions Le Pommier). Vice-présidente du Conseil national de la recherche archéologie et professeure des universités, l’archéologue était déjà l’autrice du Dictionnaire amoureux de l’archéologie (Plon) et veille à rendre accessible les problématiques qui traversent sa discipline.

Que ce soit avec des livres ou des colloques, vous semblez très attachée à transmettre ce que sont l’archéologie et ses enjeux à un large public. Pourquoi ?

Je suis professeur avant tout. Partager la connaissance, transmettre, ça fait partie de mes fondamentaux. J’ai ouvert un cycle de conférence intitulé L’Archéologie dans la Cité, pour mettre en lien l’archéologie et la société, le citoyen, afin que l’archéologue ne soit pas seulement un chercheur sur sa planète. Le 15 juin, au Musée de l'Homme s’est déroulée une conférence (bientôt en ligne) sur l’archéologie et les enquêtes criminelles, avec un Lieutenant-colonel de gendarmerie qui a l’habitude de travailler sur les cold cases avec des archéologues, et un archéologue qui connaît bien ces problématiques. Auparavant a eu lieu une conférence sur l’archéologie en pays en guerre, l’archéologie de l’esclavage… On avait aussi fait une conférence après une fouille dans la cité des Tarterêts, qui montrait aux habitants qu’ils ne sont pas les plus anciens à loger ici…

Les archéologues semblent jouir d’un statut particulier au sein de la communauté scientifique auprès du grand public qui vous apprécie plutôt.

Il y a une forme de fascination qui remonte souvent à l’enfance, au plaisir de la chasse au trésor. L’archéologue est celui qui est le premier à retrouver ce qui a été enfoui. Il y a beaucoup d’histoires de découvertes faites par des enfants d’ailleurs. Altamira, Lascaux… Et l’archéologie est une science tangible, on peut prendre les objets, les observer, les ressentir. Mais certaines personnes pensent aussi que les archéologues ne sont que des enquiquineurs qui empêchent les travaux…

Vous parlez de trésor enfoui. On confond souvent archéologie et chasse au bel objet. Cela vous gêne ?

On ne va pas juste ramasser des bouts de trucs dans la terre comme des champignons. On met au jour des vestiges, dans le cadre d'un protocole. Et les objets archéologiques les plus intéressants ne sont pas forcément les plus beaux. Ce qui est important c’est l’apport scientifique, les informations autour de l’objet. Mais il faut être honnête, trouver un bel objet fait aussi partie du plaisir de l’archéologue. Cela dit, le beau n’est pas le même pour tout le monde. Je connais des gens qui entrent en transe, presque, face à des microlithes paléolithiques…

Quelle place accorder aux objets archéologiques intéressants sur le plan scientifique, mais… moches, ou insignifiants, comme les tonnes de tessons en argile ?

Toutes les découvertes sont intéressantes, mais elles n’ont pas toutes leur place dans un musée. Avec l’archéologie préventive, réalisée avant les aménagements, on a inventé l’archéologie de masse. Il y a un débat entre nous sur le tri à effecteur, ou pas. Faut-il jeter maintenant et choisir ce qu’on trie ? Est-ce qu’on garde tout en attendant que les éventuelles technologies de demain permettent un nouveau regard sur ces objets ? En tout cas, il faut y réfléchir parce que des questions logistiques se posent. C’est notre responsabilité de faire ce choix, c’est un des grands enjeux de l’archéologie de demain. Est-ce qu’on réenfouit ? Et comment ? Est-ce qu’on détruit ? Et comment ? Quand les objets sont sortis de terre, ils sont de notre responsabilité.

Vous parlez de l’archéologie de demain. Se renouvelle-t-elle avec le temps ?

Nos questionnements s’inscrivent dans la très longue durée, nous sommes les historiens du temps le plus lointain, au-delà de 300.000 ans d’histoire, pour s'en tenir à nos origines directes, Sapiens. Mais les scientifiques s’interrogent sur ce qu’ils sont capables d’interroger. Pendant des années, j’ai étudié des armes de l’Âge du bronze, et avant de transformer ça en un sujet sur la guerre, il m’a fallu du temps. Parce que, je crois, je n’avais pas envie de voir un sujet sur la guerre. Ce n’est pas parce que vous avez un objet que vous avez un sujet. Par exemple, la question de l’esclavage, qui est un sujet très fort chez les historiens, a fini par toucher aussi l’archéologie. Il y a d’autres sujets émergents, qui ont été, pour mille et une raisons, invisibilisés pendant un temps. Aujourd’hui par exemple, on s’interroge sur le soin et la santé dans toutes les sociétés anciennes. Comment les hommes ont pris en charge cette question-là ? C’est un des premiers signes d’humanité : prendre soin de ses morts et des vivants.

L’archéologie de la guerre permet aussi de constater que l’homme fait les mêmes erreurs depuis… toujours. C’est désolant ou rassurant ?

Les traces de violence sont très anciennes effectivement. Les gens se tapaient déjà dessus il y a 10.000 ans… On est désolé par la nature humaine parfois, mais on peut aussi être touché quand on sent l’humanité à travers des vestiges archéologiques. Cela peut-être des traces extrêmement éphémères, comme les traces de pas, les empreintes digitales dans les tessons d’argile. Ce n’est presque rien, mais on a le sentiment d’un dialogue… On se figure parfois que le scientifique doit être un individu neutre, qui ne ressent rien. Mais ce n’est pas vrai.

L’archéologie peut-elle avoir un regard sur des sujets d’actualité ?

L’archéologie, ce n’est pas un alignement de découvertes de trucs, c’est ce qu’on en fait. Ce n’est pas une collecte de vieilleries, c’est une enquête pour comprendre les sociétés du passé avec des questionnements et des données que l’on trouve sur le terrain. Nous regardons vers le passé, mais les questions que l’on se pose sur nos découvertes sont d’aujourd’hui. On voit bien, à travers l’histoire de l’archéologie, que les questionnements sont ancrés dans le monde contemporain. Les questions posées aujourd’hui ne sont pas celles d’il y a 50 ans. Celles liées par exemple, à la décolonisation, il y a encore 20 ans, on ne se les posait pas. L’environnement est un autre sujet au cœur des préoccupations des archéologues. Dans nos recherches, on observe des changements climatiques inhérents à l’histoire de la planète inscrits, dans le temps très long. Quand on découvre un pingouin dans la grotte Cosquer par exemple, on ne peut que constater qu’aujourd’hui il n’y a pas de pingouin dans les calanques de Marseille. Ces études sur le passé sont menées dans le monde d’aujourd’hui et peuvent, parfois, éclaire le futur. On va essayer de transformer ces découvertes en…

Leçons ?

Non, je n’aime pas le terme de leçon qui est surplombant, magistral. Je préfère dire que notre regard permet l’humilité au contraire.

L’archéologie permet d’étudier des civilisations qui ont « disparu », même si le terme est impropre. Notre propre civilisation semble parfois sur le point de s’effondrer. L’archéologie peut-elle jouer un rôle dans ce contexte ?

Ni l’archéologue, ni les autres historiens, n’est là pour juger, ni pour réparer la mémoire. On est là pour moins mal connaître, pour mieux comprendre, pour avoir un regard sur des réalités passées au travers de ce que nous avons hérité. L’historien-juge, ça ne fonctionne pas, ce n’est pas son métier. Après, est-ce que, parce qu’on a compris quelque chose de notre passé, on est capable de ne pas faire des bêtises ? Ça paraît un peu fichu (rires). De Sapiens nous n’avons que le nom. La sagesse de l’humain, qui réfléchit, qui pense, en tant qu’espèce, je ne l’ai pas vu encore… (rires) J’exagère un peu… Il arrive que nos connaissances historiques nous guident et nous aident. Mais, ne serait-ce que dans l’histoire récente, on ne peut que constater que les connaissances du passé ne sont pas des leçons qui éviteraient à l’homme de prendre de mauvais chemins.

Selon vous, quelles traces les hommes d’aujourd’hui vont laisser pour les archéologues du futur ?

Nos sociétés contemporaines sont des sociétés de masse, envahissantes, sans commune mesure avec les populations étudiées en archéologie pour les époques anciennes. Concrètement, je ne sais pas comment travailleront les archéologues de demain, si on n’a pas détruit la planète d’ici là… L’homme a un impact sur son environnement, une interaction forte avec lui, depuis le Néolithique, avec la sédentarisation et l’agriculture. Mais depuis peu, notre lien avec l’environnement est devenu une interaction très déséquilibrée qui nous invite à agir.

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