La télé devient folle

MEDIAS Un film sur l'hôpital Sainte-Anne est diffusé vendredi 7 mai sur Arte; fin avril, un documentaire de France 5 se penchait aussi sur la psychiatrie. Pourquoi traiter de ce sujet à la télévision?

Charlotte Pudlowski

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Capture du film d'Ilan Klipper, «Sainte-Anne, hôpital psychiatrique», mai 2010
Capture du film d'Ilan Klipper, «Sainte-Anne, hôpital psychiatrique», mai 2010 — DR.

«Etre fou, ça peut arriver à n’importe qui» selon Ilan Klipper, réalisateur de Sainte-Anne, hôpital psychiatrique, diffusé sur Arte le 7 mai à 22h55. Et c’est en partie ce qui l’a poussé à s’emparer du sujet pour en faire un film. Pas de voix off, pas d’interview ni de musique dramatique en fond sonore, mais de longs plans séquences pour raconter la vie de cette institution, emblématique de la psychiatrie.
 
La France, usée psychologiquement.

«Avant on savait très bien qui étaient les fous. Aujourd’hui il y a de plus en plus de dépressifs, de gens en détresse psychique, et c’est compliqué de faire la différence entre une personne malade de façon innée, ou qui le doit à son environnement, à la société. Interroger la folie ça voulait dire s’intéresser à la souffrance de beaucoup de gens».
 
En somme : personne n’est à l’abri et aborder la psychiatrie, c’est aborder une question qui nous concerne tous, selon Ilan Klipper. En février 2010, le médiateur de la République remettait son rapport au gouvernement en évoquant notamment le sentiment d'injustice qui traverse la société française et une banalisation de la violence. «Je sens une société en tension et en usure psychique», avait-il déclaré. «Avant, on était crevé au boulot, maintenant on est usé dans sa vie, on est tendu tout le temps».
 
Des rapports humains qui se dégradent, une agressivité et une violence qui grandissent. Sans compter la crise économique et l’augmentation du nombre de chômeurs. «On a de plus en plus de demandes d’internement en hôpital psychiatrique; depuis dix ans c’est exponentiel» souligne Michel Fouillet, psychiatre dans l’unité filmée par Klipper. «J’ai filmé des gens brillants qui avaient une famille, des enfants, un emploi stable. Un incident survient et ils basculent : tout le monde peut être touché par la folie».
 
Psychiatrie, reflet de la société.

La psychiatrie ne touche pas tout le monde directement, mais elle les concerne néanmoins, parce qu’elle reflète l’évolution de la société. «L’individu est de moins en moins considéré comme un sujet, estime Ilan Klipper. En psychiatrie, on parle moins aux patients de leur histoire que de leurs symptômes. On ne leur demande pas de raconter leur enfance, mais où ils ont mal, s’ils dorment bien, s’ils mangent bien. Et on les soigne à coup de médicaments.» Cela traduit selon lui une évolution globale de la société, qui accorde de moins en moins d’importance aux individus.
 
Rétablir la vérité

Il était aussi important pour le réalisateur de montrer un monde qui fait beaucoup jaser mais qui est peu connu. Et le pari semble réussi. «C’est un excellent film», juge le docteur Fouillet qui «ne reflète pas toute la psychiatrie» mais une partie très juste. «C’est important de le montrer parce qu’actuellement le discours sur la psychiatrie est très pénible : elle est critiquée de toutes parts, ses moyens sont rognés.»
Avec un film serein, à l’écart du sensationnalisme, Ilan Klipper espère lancer le débat.