Le souvenir de Johnny Hallyday commencerait-il à s’estomper cinq ans après sa mort ?

MEMOIRE Il y a cinq ans disparaissait le plus grand chanteur français de tous les temps. Qui ça ?

Benjamin Chapon
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Le 9 décembre 2017, la famille de Johnny Hallyday se recueille devant son cercueil lors d'un hommage national à l'église de la Madeleine, à Paris
Le 9 décembre 2017, la famille de Johnny Hallyday se recueille devant son cercueil lors d'un hommage national à l'église de la Madeleine, à Paris — AFP
  • Il y a cinq ans, Johnny Hallyday disparaissait. Pendant plusieurs jours après sa mort, de nombreux hommages avaient été rendus au célèbre chanteur, et l’émotion nationale était palpable.
  • En 2022, pour l’anniversaire de ce décès, il y a bien quelques émissions spéciales mais la trace du souvenir de « l’idole des jeunes » semble s’estomper.
  • Au contraire, selon plusieurs spécialistes, le temps qui passe permet de mieux cerner la force de l’héritage musical et intime de Johnny Hallyday.

Souvenez-vous. Il y a cinq ans. Personne ne connaissait ni Wuhan, ni Kherson… La France avait un jeune président et s’apprêtait à enterrer son « idole des jeunes ». Il y a cinq ans mourrait Johnny Hallyday. Un défilé de motards sur Harley descendait les Champs-Elysées, un hommage national était rendu à l’église de la Madeleine, les chaînes de télé diffusaient en boucle des hommages et documentaires sur le chanteur…

En ce 5 décembre 2022, tout ceci ne semble-t-il bien loin ? En ce cinquième anniversaire de la disparition de Johnny, les hommages continuent, bien sûr. Plusieurs ouvrages rétrospectifs sortent. Certains cinémas Pathé vont projeter le concert culte de Bercy 1992, et surtout, une grande exposition commence son voyage, depuis Bruxelles, rassemblant des objets et musiques qui racontent la vie de Johnny.

Place à l’héritage, le vrai

Pour autant, les images de la démesure de l’hommage rendu au chanteur surprennent aujourd’hui. Et les « célébrations » de ce cinquième anniversaire semblent bien chiches. Pour François Julien, auteur de Johnny, toute une vie !, cette normalisation de l’émotion « est peut-être une bonne chose. Johnny Hallyday a tenu le devant de la scène, dans tous les sens du terme pendant six décennies. Il a été le Français le plus photographié de ces soixante dernières années ! Une fois décédé, naturellement, il a disparu de ce créneau people. Le personnage public n’est plus. Il reste la musique. »

Amélie Schildt, autrice du livre Johnny, la Belgique dans le sang, a une analyse similaire. « Après sa mort et ses funérailles, on avait très vite enchaîné sur les questions d’héritage. Son image avait été ternie par la guerre entre ses enfants et Laeticia. Quand je parle de Johnny, on me dit souvent "mais au fait, ça s’est fini comment cette histoire ?". Son héritage musical, on en a moins parlé pendant cinq ans. Mais aujourd’hui, les gens sont prêts. On voit bien que ses tubes passent chaque jour encore à la radio. Il va accéder à un statut à la Aznavour. »

Plutôt Allumer le feu ou Je te promets ?

Mais là encore, le souvenir semble flou chez les Français. Chanteur yéyé ? Star de variété ? Rockeur impénitent ? Qui est Johnny ? Et si on regarde les rééditions d’albums organisés pour le cinquième anniversaire de son décès, aucune tendance ne se dégage vraiment. Les disques qui se vendent le mieux sont encore et toujours les best of de ses tubes. « Le grand public retient les années Stade de France avec Allumer le feu, estime Amélie Schildt. Puis viennent ensuite ses grandes chansons composées par Michel Berger puis Jean-Jacques Goldman. » Plutôt des hymnes pour stades et des standarts de la variété française donc.



« Il a incarné le rock, tranche quant à lui François Julien. Bon, rock, ça veut tout et rien dire… Il était rock dans sa manière de vivre et de fantasmer une Amérique qui n’existe pas. Au-delà de la musique, je pense qu’on va peu à peu comprendre qu’il était aussi un grand acteur. De ce côté-là, il a eu une carrière plus intéressante que celle d’Elvis. »

Johnny le pharaon

En attendant une rétrospective Johnny Hallyday à la Cinémathèque française (vraie idée !), dans les jours qui viennent, deux événements vont célébrer le chanteur-acteur : un documentaire sur M6, très intime, avec des témoignages et images inédites fournies par Laeticia Hallyday. Et une grande exposition pharaonique organisée - ça ne s’invente pas - par la même société que le blockbuster Toutânkhamon, le Trésor du Pharaon, montrée en 2019 à La Villette.

D’abord dévoilée à Bruxelles, elle passera par Paris, à partir de janvier 2024 au Parc des Expositions de la Porte de Versailles. Elle a été rendue possible, là aussi, grâce à Laeticia Hallyday qui a fourni de très nombreux objets intimes de Johnny : des motos, des guitares, des tenues, des disques… On n’en aurait donc pas vraiment fini avec l’homme Johnny ? « Il faudra voir la fréquentation, selon Amélie Schildt. En attendant, Laeticia Hallyday est sur tous les fronts, elle est invitée partout, les médias se l’arrachent. »

Laeticia à la manœuvre

Avec Laura Smet et David Hallyday plutôt discrets depuis quelques années, et des filles, Jade et Joy, encore peu exposées médiatiquement, Laeticia est donc encore seule sur le créneau de la célébration du souvenir de Johnny.

Pour François Julien, c’est un juste retour des choses. Le souvenir de Johnny est entre les mains de Laeticia pour une raison toute simple, c’est elle qui a réinventé l’artiste. « Pendant l’histoire de l’héritage, on en a fait une méchante de Walt Disney : la méchante belle-mère. C’est le syndrome Yoko Ono. Mais il ne faut pas oublier que c’est elle qui en a fait un chanteur et un homme branché. Avant qu’elle ne reprenne la carrière de Johnny en main, les intellectuels se pinçaient le nez en entendant le nom de Hallyday. Elle en a aussi fait un chanteur qui rapporte de l’argent, alors qu’avant il était perpétuellement fauché. Sans compter qu’elle lui a offert une vraie vie de famille. »

La Belgique au cœur

S’il faut donc attendre encore un peu pour jauger véritablement du poids du souvenir de Johnny Hallyday dans le cœur des Français, Amélie Schildt constate qu’en Belgique, le chanteur a une cote du tonnerre. « Les Français ont l’impression que Johnny leur appartient, mais les Belges sont contents de pouvoir rappeler qu’il était aussi à moitié belge. Depuis ses premiers concerts ici dans les années 1960, il s’est construit un public fidèle. L’émotion a été aussi vive ici, à son décès, beaucoup de Belges se sont rendus à l’hommage à Paris. »

La spécialiste du Taulier est heureuse de constater que l’histoire d’amour entre les Belges et Johnny est aujourd’hui apaisée. « Il a longtemps été de bon ton de se moquer de lui. Combien de fois on m’a fait des blagues foireuses quand il était dans le coma… "Alors on va chanter allumer le feu à son enterrement ?" Tout a changé après sa mort. Beaucoup de gens ont vraiment découvert sa vie et sa musique à ce moment-là, et ont compris que c’était quelqu’un d’incroyable, de très simple. Derrière le barnum autour de lui, il y avait la simplicité d’un homme fidèle et gentil. »

Même si les marches de la Madeleine ne seront pas recouvertes de roses blanches pour cet anniversaire, même si aucun motard ne descendra les Champs-Elysées en convoi funéraire, et même si aucun JT ne se mettra en édition spéciale, Johnny Hallyday est donc bel et bien encore dans les mémoires. « C’est un personnage extrêmement complexe, dont on n’aura jamais fini de faire le tour, estime François Julien. En attendant, Johnny, c’est là, c’est quelque chose qui existe, qui représente la France, même si on ne l’écoute pas tous les jours. »